michel z, Chanteur de Blues > artistes > La virgule (4 février 2012)

La virgule

On ne voit pas beaucoup Ulys sur scène en ce moment, mais ce n'est pas pour cela qu'il ne fait rien! Dans l'intimité de son logis, il compose, il travaille...

Je connais bien le logement d'Ulys, c'est un grand palais de plusieurs milliers de pièces, enfoui sous l'océan. Pour s'y rendre, ce n'est pas compliqué, il suffit de faire sonner trois fois la petite cloche dorée qui orne la calèche de la duchesse de Charny, actuellement conservée au musée historique de Trouay-la-Rosières.
Il est essentiel de faire tinter la clochette avec le gros bout de la cravache dont s'était servi jadis le comte de Bali-Balo - amant de la duchesse - pour cingler la face d'un manant qui avait osé regarder un peu trop fort le décolleté de sa maîtresse. Le gueux en avait gardé grosse rancune ainsi qu'une cicatrice fort disgracieuse sur la joue droite.
C'est ainsi qu'à la révolution, l'individu - qui répondait au nom de Jehan Lefébure - s'arrangea pour officier lui-même à la décapitation du comte. On raconte qu'au moment suprême, il cria dans les oreilles du condamné juste avant que le couperet ne le tranche en deux : "Essaie de guérir de cette cicatrice là!".
Cette cravache, donc, est la troisième en partant de la droite. Il faut la prendre délicatement, frapper doucement sur la clochette avec le manche et attendre (pensez à remettre la cravache pour les suivants). Un diablotin blanc viendra vous chercher et vous n'avez plus qu'à vous laisser guider. Pensez à vous munir d'une bouteille ou d'un dessert, ça se fait quand on va chez les gens.


J'en ai fait des fêtes là-bas! Pfouuu. Mais souvent, au milieu des centaines d'invités, on ne voyait pas le maître des lieux. Je me souviens m'en être ouvert un jour à la domesticité:
- ben il est où, l'Ulys? qu'il vienne boire un coup avec nous autres, ventre saint gris!
- Monsieur vous prie de l'excuser, me répondait-on, il travaille.

Il me semble qu'Ulys se trouvait alors dans une petite pièce sous les combles du palais, une toute petite pièce équipée d'un simple poêle à papier, d'une chaise et d'une table sur laquelle trônait un Mac Book Pro Intel Quad-core i7, avec 4G de ram et tous les derniers logiciels trop pointus pour être à la mode. C'est là qu'Ulys travaillait avec tout l'acharnement du monde. Je dis cela pour en avoir ouï la rumeur, car je n'ai jamais eu la possibilité de pénétrer dans ce saint des saints. Me l'eût-on donnée, du reste, que je n'en eusse pas profité car je crois qu'il faut laisser Ulys travailler tranquillement. On peut être sûr qu'une fois l'ouvrage fini, il le chargera sur noomiz et que tout le monde pourra l'écouter sans être obligé de faire chier ceux qui ont besoin qu'on leur foute la paix.

Et voici que justement, une nouvelle œuvre d'Ulys apparaît en haut de la liste des tracks de noomiz, une chanson d'un peu plus de deux minutes intitulée La virgule.

Das ces cas-là, ni une ni deux, je me livre à un petit exercice qui consiste à :
1 - ouvrir la page noomiz d'Ulys qui se trouve à l'adresse http://www.noomiz.com/ulysmusique
2 - faire glisser le curseur de la souris jusqu'aux tracks
3 - cliquer bouton gauche sur le symbole play qui se trouve devant le titre la virgule
4 - penser à mettre le volume
5 - ouvrir ses esgourdes et son cœur

Ça paraît très compliqué comme ça, mais avec de l'habitude on le fait sans y penser.

Voici donc la chanson la virgule qui résonne dans votre maisonnée.

La rue se vide de son soir
Des équilibristes illusoires
Illusionnistes des espoirs
balançant leurs semelles entre les flammes


Trois octosyllabes suivis d'un décasyllabe, le tout dans une métrique à quatre et deux temps agrémentée d'une mesure à cinq temps sur le dernier vers. Sublime. Un mélange d'équilibre et de déséquilibres (dont il est justement question dans les paroles), un vertige rassurant. Il est bon de ne pas réussir à s'empêcher de tomber dans cette chanson là.
Ajoutons une modulation en majeur sur illusionistes qui lance la mélodie vers le haut pour mieux la faire retomber vers les flammes.

La rue se vide de son soir
Dans l'enfer du décor
Et les éclats sur les trottoirs
Dansent encore


Un octosyllabe, puis un hexa syllabe, encore un octo et trois syllabes pour terminer la strophe. Cet imparité du dernier vers - sans rien en lui qui pèse ou qui pose - qui parle de danse me ravit. Pas de modulation en majeur cette fois, mais une résolution sur le cinquième degré suivie d'un silence qui permet de revenir au quatrième, celui par lequel commencent les strophes.

Le rue se vide de son soir
Et ruisselle son flot
Vers de nouveaux courages
Et des regards - silence - qui portent haut


Un octosyllabe, puis deux délicieux heptasyllabes - le flot - et deux silences ajoutés au dernier vers pour reconstituer le déca à partir de l'octo. L'harmonie est la même que celle de la première strophe.

À coup de souffle [sur des] miroirs

Un vers à neuf syllabes dont deux sont contractées pour revenir sur huit. C'est le procédé inverse de celui qui a permis auparavant de passer de huit à dix.

Pour appeler à la ressource

Un octo pour terminer cette courte strophe. Le mot ressource est beaucoup plus doux que rescousse et s'inscrit dans le message global de la chanson, un message de construction, d'espoir et de courage.

La virgule
La vie gueule
La vie râle
La vie rage et tonitrue
Comme un fleuve où l'on jette nos dés voulus
Dans l'aube forte


Le début de ce refrain est plus typique d'Ulys, avec ses jeux de mots, ou plutôt ses jeux avec les mots, mais avec les troisième et quatrième vers (sept et onze syllabes) et puis le dernier de cinq (grâce au marquage du "e" muet de forte), on repart dans ce nouvel univers, entraîné par la main qu'Ulys nous a tendue.

Pour un autre dessein
Pour ouvrir
Une autre porte


Et ça continue, toujours dans le majoritairement impair et dans l'ouverture vers autre chose, vers un nouvel espoir.

La rue se vide et ce soir
j'irai vers d'autres ports
au fil de l'aube après le noir
Puisqu'on navigue - silence - contre le sort.


Cette fois-ci, l'octo de la fin est changé en deca par la grâce d'un seul silence et d'un charmant ralenti sur contre le sort, comme si on était freiné par cette navigation à contre courant.

Au cou les coups de boutoir
Et oser les épaules

La nuit s'est vidée de son noir
Débarrassée des "aurais-pu"
Brilante d'un nouveau vouloir
Parc' qu'un endroit sait bien quand t'es perdu


Je ne suis pas trop sûr de chacun des mots chanté par la douce et grave voix d'Ulys. Qu'importe. Charmé par les mesures, les accords, les syllabes et la poésie, j'en oublie de trop bien tendre l'oreille et je laisse y couler le flo.

L'air est léger ce matin
Et sa chanson est belle
Sortie de ces verres à chagrin
Et des ruelles.


Ce dernier vers de quatre syllabes m'enchante de nouveau. Avec le pair aussi on peut rebondir. Quant aux verres à chagrin, je ne jurerais pas qu'il ne s'agit plutôt de vers à chagrin.

L'air est léger
mmh mmh mmh mmh
La rue est belle


Et voilà. S'agit-il de la plus belle chanson d'Ulys? Peut-être bien. Il y en a plusieurs. D'ailleurs, quand elle s'arrête, rien n'empêche d'oublier d'appuyer sur stop et de laisser partir la splendide version jazzy de frangine.

Travaille, mon ami Ulys, travaille dans ta mansarde. Nous continuerons à t'y laisser en paix avec ton poêle à papier et ta guitare. Ta maîtrise n'a d'égale que ton inspiration. Tu sais creuser les méandres pour y dénicher des trésors que tu plaques sur le bois de tes chansons. Continue de savoir tout faire en ne faisant jamais que la même chose, la même chanson, sous mille formes, la même chanson, la plus belle.

Retournons à nos fêtes et à nos agitations. Laissons le diable blanc nous reconduire à la calèche de la Duchesse de Charny près de laquelle passe le métro 53 - direction Audiberti - qui nous ramènera au boulot, à nos argents et nos universités. Comme je m'apprête à me replonger dans les colonnes de chiffre et les normes officielles, je laisse s'envoler une dernière pensée qui peut être parviendra à mon ami Ulys : Chapeau bas, mon ami, chapeau bas...