Main gauche
Le Chef Raide, voici un endroit que je ne connaissais pas encore, situé rue Montoir Poissonnerie à Caen. Un bistrot qui fait des concerts que je ne connais pas à Caen? Et avec un nom pareil en plus? C'était pas dieu possible, il fallait que ça cesse. Ça tombait bien, mes amis d'Exil jouaient là-bas ce vendredi 20 janvier et moi, j'avais rien de mieux à faire que d'aller les voir (j'aurais pu, c'est vrai, aller écouter Les Soulful Deviants au Cargo, mais je préfère définitivement les petits bistrots aux grandes salles).J'arrive donc au Chef Raide, un endroit vraiment comme je les aime, et je comprends aussitôt pourquoi on l'a nommé comme ça, c'est parce qu'on ne peut pas garder la tête droite, pour peu qu'on ait la taille élancée du batteur ou du bassiste d'Exil par exemple. Il y a un escalier planté en plein milieu autour duquel on peut tourner, en se faufilant entre les gens, pour aller commander une bière au bar ou aller la restituer dans les toilettes. Le matériel du groupe était installé dans un coin, bien serré contre les murs, et pour l'heure c'était le gars de la première partie qui officiait, un certain Sarigue ou Fifrelin (ou Fifrelin Sarigue). Je me cale donc sous l'escalier pour l'écouter.
Le type a le pied dans le plâtre et il est assis avec sa jambe en l'air. Il gratte furieusement sur une guitare classique non amplifiée et hurle dans un micro. Sa rythmique est en acier trempé et ses cordes sont rouges de sang. Enfin un gars qui a les couilles de jouer sans amplification (j'apprends un peu plus tard que c'est parce qu'il a oublié les piles de sa guitare). Il enquille les chansons sans fioriture, tambour ni trompette. Ses fins de morceaux sont les plus expéditives que j'aie jamais entendues. Je suis là, fasciné, incrédule, il joue des trucs un peu countrisant, un peu rock'n'rollant, et le micro doit avoir une sacrée envie de s'enfuir comme celui du Charlie Chaplin lors du discours du dictateur. C'est Dylan qui aurait abusé des amphétamines, ou alors un croisement entre Johnny Cash et Johnny Rotten.
C'est marrant, sa tronche m'est vaguement familière... Mais bon sang, où donc ai-je déjà vu ce type, et dans quelle vie? De temps en temps, sa voix s'apaise et on peut alors entendre celle d'un prince tout droit venu d'un conte de Perrault jusqu'à ce que, une seconde après, il se remette à secouer la tête en mitraillant des borborygmes. Ses fins sont tellement brutales qu'on a l'impression qu'il arrête les morceaux avant. Je ne reconnais pas un seul des titres qu'il interprète mais ils me coulent naturellement dans les conduits. Au bout d'un moment, il pose sa guitare à côté de lui, se lève et va chercher un fifrelin en claudiquant. Il joue... Drôle d'idée, que je me dis. Pas forcément mauvaise, mais drôle quand même. J'écoute. C'est beau. C'est une vachement bonne idée en fait. C'est quoi ce truc qu'il joue? Je n'en sais rien, mais c'est beau.
Après ça, il reprend la guitare. C'est un fou. Enfin! Un vrai! Il met fin au concert aussi brutalement qu'il le fait de ses chansons et il remballe ses affaires. Par une inspiration tellement géniale que je me demande si elle n'était pas préparée, le patron du bar enchaîne avec my generation des Who. C'est exactement la même énergie! Et voilà, il n'était pas encore né vingt ans après la gloire des mods, ces keupons d'avant les keupons - et plus keupons que les keupons - mais c'en est un! C'est un mod! C'est Keith Moon réincarné! Un cinglé total!
Je prends les coordonnées du gars pour lui envoyer les photos, son nom ne m'évoque rien... C'est plus tard que je comprends. Ce n'est pas lui que je connais, c'est son paternel dont j'ai croisé la route quelquefois. Nous avions joué à la fête de la musique ensemble en 1984, et depuis j'ai eu l'occasion de l'entendre car c'est lui aussi un chanteur talentueux, et fantasque.
Après ce fifrelin qui valait quelque chose, j'attendis le retour d'Exil. Comme je le disais, il n'y avait pas grand place pour les accueillir au chef raide, mais en se tassant bien, ils avaient réussi à se caser. Avec de la bonne volonté, on peut faire des choses qu'on croyait impossible. Le batteur était donc bien carré dans son coin, on avait placé un torchon sur sa caisse claire pour en atténuer le son et il jouait avec des fagots. Le bassiste se tenait devant ses deux acolytes (pour une fois qu'on ne met pas le bassiste derrière) et le pianiste était juste à côté de moi, flanqué contre le mur.
Soudain, inspiration subite, je me mis à me concentrer sur les basses du groupe. Basse et main gauche du pianiste, j'étais très bien placé pour ça. Il faut dire que quand on écoute Exil, il est particulièrement pertinent de s'intéresser à leurs lignes de basse, parce que il y en a des lignes de basse chez Exil, des mélodies de basse même. Des harmonies originales, des brisures de rythme et des putains de mélodies de basse. J'étais particulièrement bien placé pour observer la main gauche de Lol, disais-je, et ainsi fis-je.
Lol joue la plupart de ses basses en octave. Doublé par Mich, ça fait un effet bœuf. Ce sont donc des mélodies, et pas seulement les toniques de chaque acord. Par exemple, il s'agit d'une gamme descendue - ré do si la sol fa mi ré - puis ça remonte en pentatonique - ré fa sol la do ré - en une mesure (ou quelque chose dans ce genre là).
J'ai passé quasiment tout le concert à observer cette main gauche... excellent. j'applaudis également le travail du batteur qui a réussi à jouer juste et pas fort du tout!
Au moment de présenter les musiciens, à la fin du concert, Exil joue un passage qui évoque - je le réalisai soudain - les Doors. Lol m'avait dit qu'il aimait les doors. En général, les gens qui parlent des Doors se réfèrent surtout à Jim Morrison, à sa théatralité. Mais Lol se situe plutôt du côté du claviériste du célèbre groupe, Ray Manzarek, et ses fameuses basses à la main gauche justement.
Après la fin du concert, le patron du bar eût une nouvelle inspiration géniale en envoyant la musique de Supertramp et des Doors justement - manquait plus que Queen pour être complet, et M bien sûr puisque Exil fait une reprise du gars Chédid - que je n'aime pas beaucoup, mais j'aime ses chansons et quand elles sont jouées par d'autres, ça me va très bien.