la justice du révérend beerman
Comme je le dis toujours, comme je le martèle avec la persévérance obstinée d'un maillet de juge du far-west sur la tête d'un condamné: dans un article il faut un sujet, pas deux! Et même, sur ce sujet, il faut un angle, pas deux! N'importe quel journaliste vous le dira, n'importe quel vendeur de balai à chiotte, n'importe quel blogueur, chanteur, poète, prof, homme politique ou tout autre crapule de même tonneau qui a besoin de faire passer un message. Une idée, pas plus, et on cogne dessus jusqu'à ce qu'elle rentre!Si on mélange tout et qu'on balance quinze trucs de tous ordres et de tous poils, c'est le bordel, on n'y comprend plus rien, une chatte n'y retrouve pas ses petits, ça fait plein de petits chats dans la nature, sans éducation, des petites caillera de chats qui zonent dans les banlieues et tout et tout.
Pas de ça! Je ne veux pas être reponsable de la crise des banlieues!
D'autre part, on ne peut pas parler de tout. N'importe qui ne peut pas parler de n'importe quoi. Moi, je cause de musique, et encore, pas n'importe laquelle! Le roqueanderolle, le blouse, le jase éventuellement, mais pas le folklore tibétain ou le métal bulgare, je n'y connais rien, c'est comme ça... Si un jour je me mets à en parler, il faudra me fermer ma gueule tout de suite à grand coups de tatane dans le patapoum, c'est une question de crédibilité.
On voit que je suis particulièrement bien parti pour respecter à la lettre mes propres principes, puisqu'après quatre paragraphes je n'ai toujours pas donné le sujet de mon article d'aujourd'hui. C'est vraiment n'importe quoi! Bien! Joli! Du grand art! Qu'est-ce que c'est que ce boulot de merde?
Allez, pouf, pouf, je recommence tout, sérieux, sérieux.
Mon sujet d'aujourd'hui, c'est la gig du révérend beerman au Newport ce jeudi 8 juillet, et pas autre chose!
Je ne parlerai pas des différentes affaires politiques ou judiciaires qui foutent un joyeux bordel dans notre pays. Même si j'ai pas mal de goût pour ce tintamarre fabuleux, ce superbe capharnaum dadaïste... j'adore ça! Ça pète dans tous les sens! Tout le monde dit n'importe quoi, les cons sont plus beaux que d'habitude, plus loins, plus forts, plus cons! À commencer par moi!
C'est cool.
Mais non, mais non, mais non, discipline, discipline. Foin de ces articles dans lesquels je cause politique, logique, éthique, et toutes ces choses qui ne me regardent que dans je suis dans l'intimité de mon auto-intérieur de moi-même.
Une seule justice aujourd'hui, celle du révérend beerman!
Quand j'ai débarqué dans ce rade de marins, j'ai tout de suite flairé que ça allait être une très bonne soirée. Le révérend avait commencé à distiller sa bonne parole et je me suis immédatement fondu dans la cohorte de ses fidèles. Quel bonhomme! Rockab jusqu'au bout des ongles! Une tronche à la Cavan Coogan, avec les cheveux en plus, maigre comme un chat de goutière, tatoué jusqu'aux yeux, avec une belle Grestch à tomber par terre et le même micro qu'Elvis. Et la musique, c'était du vrai rockab de chez rockab!
En plus, j'avais plein d'amis dans la place. Jule, N., M., l'ami Jano et ses potes, incluant le fabuleux Philippe Jehanne qui allait être un acteur notable de la soirée. Comme on était dans le contexte de l'été sixties, M. s'était fringué comme Mary Quant n'aurait pas osé. Elle avait des lunettes roses en forme de cœur, une coupe de cheveux magnifique et une robe de toutes les couleurs.
Je commence à connaître un peu l'endroit, vu que je vais y jouer en septembre, le 12, à l'occasion de la fête du port. J'ai complètement sympathisé avec les patrons, je dois même dire qu'il y a de très bonnes chances qu'ils deviennent des potes. En plus, ce nom de Newport résonne fort agréablement aux oreilles de tous ceux qui aiment le blues et le jazz à cause du célébre festival du même nom qui a vu ses planches brulées par Miles Davis, mon maître Thelonious, Muddy Waters, John Lee Hooker et des quantités d'autres gars du même calibre dans les années soixante. Bref, un nouvel endroit, un nouveau bistrot où venir réfugier les peines et les joies. Les bistrots, y a qu'ça, moi, j'vous l'dis!
Tout cela nous éloigne bien d'autres endroits moins chaleureux où l'on décide de crever les bonnes gens de plus en plus longtemps au boulot pour leur faire payer la crise que les financiers nous ont mijoté. Ces grands ministères (il feraient mieux) où l'on decrête qu'on retirera du fric aux gens dont les enfants vont aller faire des études supérieures loin de chez eux, ça gênera pas trop les financiers qui continuent à s'en foutre plein les fouilles et qui ont de quoi payer la chambre d'étudiant de leurs gamins. Mais de tout ça, je ne parle pas, ce n'est pas le sujet, comme je l'ai dit, et en plus je ne fais pas de politique, moi...
Hallelujah! Le révérend beerman, j'ai adoré! Il compose lui-même ses morceaux qui giclent d'un bon jus qui ferait pâlir Brian Setzer. Une de celles que j'ai préféré parle de Mohammed, un gars qui vit dans le désert du Sahara et qui rêve de devenir cow-boy au far-west. C'est encore du pur rockab, mais avec des tas de petites lignes arabisantes! C'est carrément génial, hilarant et superbe!
Au bout d'un moment, il a demandé à Philippe Jehanne de venir jouer avec lui. Il fallait que ce soit un morceau en sol, car Philippe était doté, ce soir là, de son harmo en do. Ah oui, je sais, ça fait bizarre, dit comme ça, mais il faut savoir que les harmonicistes ont leur propre langage, et qu'il faut un brin de formation pour y biter quelque chose. Heureusement que je suis là, je m'en vais vous expliquer ça avec d'autant plus d'assurance que je n'y comprends pas grand chose non plus.
Il y a plusieurs sortes d'harmonicas. Il y a les chromatiques, avec un petit bouzin sur le côté qui permet de faire les dièses et les bémols quand on l'actionne avec le pouce. Ça joue les douze notes de la gamme, on peut jouer dans toutes les tonalités. Le plus célèbre virtuose de ce type de ruine-babine n'est autre que Stevie Wonder.
Ensuite, il y a l'harmonica diatonique. Pas de petit bouzin sur le côté, on ne joue que les sept notes d'une gamme donnée. C'est pour cela qu'on dit "harmonica en do" ou "harmonica en la". Les harmonicistes se pointent en concert avec la collection des douze harmonicas, dans toutes les tonalités, ce qui leur permet d'assurer sur tous les morceaux.
Mais dans quel tonalité joue-t'on avec quel harmonica? On pourrait penser qu'on joue en do avec un harmonica en do... On peut, bien sûr, mais en fait ça sonne un peu plat, en tout cas pas blues! Pour jouer blues, il existe plusieurs positions et on peut donc utiliser divers harmos pour jouer sur un morceau donné. Aujourd'hui, la position la plus utilisée, celle qui fait sonner ce petit objet qui tient dans le creux de la main comme une section de cuivre complète, veut que l'on joue à la quinte, donc en sol avec un harmo en do, c'est la seconde position. On peut aussi utiliser la troisième position qui joue à la seconde (ça va? une petite aspirine? une piqure de valium?), c'est celle qui me paraît le plus logique en théorie, mais la seconde position fait définitivement plus blues! Pourquoi ces paradoxes? Tout simplement parce que le blues n'utilise pas la gamme classique qu'on apprend au solfège, le blues sonne dans des modes qui lui sont propres, comme la musique chinoise ou arabe.
Le fait de jouer à la quinte ou à la seconde permet de coller au plus près de ces modes, pour le reste, c'est le musicien qui influe sur les notes qui restent encore à modifier, avec son talent, son feeling, sa bouche et son souffle.
Philippe ayant sur lui son harmo en do, il fallait donc que le révérend beerman joue en sol pour un bœuf optimum. Le problème, c'est que ce bon vieux rockab de beerman, il joue essentiellement en mi avec sa Gretsch. Ben oui, une gratte, c'est en mi! Pour les bonnes vieilles position du rock'n'roll années cinquante, y a pas à chier, on est bien en mi! Pour autant, le révérend n'est pas non plus un intégriste! Il sait mettre de l'eau dans son vin de messe (jaune et qui mousse) et il a aussi des morceaux en sol.
Voilà donc nos deux lurons qui partent dans un bœuf d'anthologie! Je tiens à dire, avec le sens de la mesure qui me caractérise en permanence, que Philippe est le plus fantastique harmoniciste de l'univers, incroyable, fantastique! Un grand moment de rock'n'roll.
Ça fait du bien de savoir de quoi on parle et de pas partir dans tous les sens n'importe comment! Aujourd'hui, c'est le reverend beerman, et je donne pas de pseudo cours de solfège à deux balles à partir des tonalités d'harmonica, par exemple, ah non!
Je cause pas non plus des affaires marrantes qui secouent notre petite démocratie comme un cocotier déplumé qui ferait semblant de garder sa dignité. C'est pourtant aussi déjanté que la musique du reverend beerman. Il y a des affaires super graves - corruption - absolument pas prouvées et qui n'existent que sur la base de dénonciations largement sujettes à caution et il y a des affaires un peu moins graves a priori de conflits d'intêret, parfaitement établies celle-là. On mélange tout ça dans un joyeux amalgame, on s'abonne en masse à un site d'information, non pas parce que c'est simplement une bonne chose de payer pour un vrai service fait par des pros, mais parce que c'est eux qui ont eu le scoop de balancer ces allégations autorisant le bon peuple à condamner jubilatoirement sans la moindre preuve (et sans laisser le temps aux enquêteurs de les dénicher) et à voter front national après être allé se saouler la gueule aux portes des superettes hard discount. Le journaliste qui a obtenu l'interview est venu causer sur une radio avec un T-shirt noir sur lequel on voyait une étoile rouge à cinq branches. Au moins, ça clarifie parfaitement la couleur politique du bonhomme (ça me le rend plutôt sympathique, mais ne témoigne pas exactement en faveur de son objectivité).
À force de vouloir faire flèche de tous bois et de les tirer tous azimuts, on risque bien n'en voir aucune atteindre la cible! C'est exactement comme moi si je parlais de tout et de n'importe quoi au lieu de me concentrer sur mon sujet : le reverend beerman!
Tout en ecrivant cet article, j'écoute la musique du reverend beerman sur son myspace et je regarde quelques vidéos sur youtube. Enfin! Un vrai bon déjanté, plus psychobilly que rockabilly, un vrai keupon! J'adore...
À la fin de sa gig, le reverend voulait faire encore un set en continuant à jammer avec Philippe Jehanne, mais il était un peu rincé, notre bon clergyman houblonné! Il s'était levé tôt pour aller bosser, plus le concert et tout... Quelqu'un lui suggéra donc de me passer la main et la guitare. Il ne me connaît pas, le bon reverend, mais il a fait confiance à qui lui disait qu'il pouvait y aller et il m'a prété sa belle Gretsch. Franchement, chapeau! Je ne suis pas sûr que j'en aurais fait autant, la classe!
J'ai donc joué avec Philippe. J'étais un peu inquiet, parce que c'est assez risqué de faire ce genre de truc. Jouer à l'arrache dans un endroit où on a une date programmée, si on est mauvais, c'est un coup à se griller! La mésaventure m'était arrivée au Niouzz, même si j'ai réussi à me rattraper ensuite.
Maintenant, soyons clair, j'en parle comme si j'avais hésité, comme si je m'étais taté un bon coup avant de sauter. Tu parles, Charles! J'y suis allé direct! J'étais aussi incapable de résister à cette Gretsch qu'on me tendait, à cette perspective de jouer avec Philippe devant mes bons amis, qu'un journaliste à l'envie de publier un témoignage choc, aussi douteux soit-il...
J'ai cherché un morceau en sol pour que Philippe puisse donner à fond de son harmo en do. J'en ai plein, mais je les joue toujours avec un capodastre d'habitude. Là, pas de capo! En eussié-je eu un, je ne me voyais pas le mettre sur cette belle gratte dessinée de pin-up.
Il y a un truc que je joue sans le capo, c'est Big Boss Man, et j'attaquai donc avec ce morceau de Jimmy Reed. J'enchainai ensuite d'autres bazars dans d'autres tonalités pour constater que Philippe est capable de jouer aussi sur un morceau en mi avec son harmo en do! Très fort, le bonhomme...
J'ai fait une chouille d'enzo ketchup et pour le reste, du blues! Ça s'est très bien passé et, loin de me griller, je me suis largement conforté pour ma date du 12 septembre, ouf!
Ce que je veux dire pour finir, c'est que dans tout ce fatras que j'ai servi aujourd'hui dans cet article, il y a une logique! Si, si! Il y a une solution unique à toutes les questions que j'ai foutralement évoquées: la justice, la politique, les médias, le rockab, les tonalités... Il suffit de placer le reverend beerman sur le trône de président de la république! Je le dis bien fort, avec un président comme ça, on va continuer à rigoler, mais pour des bonnes raisons!
Les discours, ça te m'aura une autre gueule! Il risque d'y avoir des petites pinupes bien girondes à l'assemblée nationale et des zicos bargeots au gouvernement!
Vive le reverend beerman!