Comme tous les ans, on s'y recolle pour la fête de la musique. Oui, je sais, quand je dis ça comme ça, ça ne montre pas un enthousiasme délirant, et de fait, j'ai perdu mon enthousiasme sur la fête de la musique depuis plusieurs années. J'y vais, parce que c'est quasiment obligé et que je ne me vois pas rester chez moi comme un con alors que tout le monde joue! Je ne me vois pas non plus aller me promener pour aller voir tous les copains alors que ma gratouille resterait dans sa housse! L'idéal, ce serait de partir avec ladite gratouille, comme ça, un peu à l'aventure, et taper un bœuf ou deux par ci par là.
Mais ça ne se passe pas comme ça, car il y a toujours des sollicitations! Et moi, je suis incapable de dire non à une sollicitation. On me demande de venir jouer, et je dis oui. C'est mon taf, mon truc, ma respiration, mon kiff, mon joujou... Je ne peux pas dire non, c'est comme si on demandait à un gourmand psychotique de résister à une bouffe, à un érotomane névropathe de ne pas regarder au moment où l'équipe féminine de volley-ball du Brésil passe dans les vestiaires pour prendre sa douche et se faire masser par les expertes thaïlandaises recrutées pour l'occasion, c'est comme si on demandait à un apprenti Messie bordère, sortant d'un jeûne de quarante jours dans le désert Dézidé, de ne pas boire le petit pastis un peu noyé et bien frais, avec deux glaçons, qu'on lui tend pour lui remercier d'avoir compris qu'il n'était décidément pas le fils de Dieu... c'est impossible!
Donc, j'en suis. Je m'en vais affronter les concours de sono, les intempéries et les amateurs de
binge drinking. Je m'en vais faire le guignol avec les autres gigueurs expérimentés pendant que les musiciens du dimanche continuent à jouer de la flûte à bec pour leur cheminée et que les gens viennent voir le spectacle, comme s'ils étaient conviés à un gigantesque festival gratuit, au lieu de le faire eux-mêmes en tapant sur des casseroles avec des cuillères en bois pour faire fermer leur gueule aux gars comme nous qui jouons toute l'année. J'y vais, et j'espère qu'il se passera quelque chose d'intéressant, quelque chose qui fera qu'on dira ensuite "
ah oui, c'est la fois où... "
Il se trouve que ce coup-là, je n'ai pas été déçu.
D'abord, je n'étais pas tout seul à affronter ce dévoiement de l'idée de Jack Lang, vieille de vingt-neuf années, et qui fera rimer pour longtemps socialisme au pouvoir avec grande surprise-partie n'importequoibruitesque. J'y allais avec mes chers amis les Namasspamouss et le non moins cher ami Ulys.
Ensuite, il y avait deux autres groupes qui devaient jouer au même endroit que nous, à l'Academy Café, et c'est toujours intéressant de partager une scène! Ça permet de faire des rencontres, des découvertes peut-être, et de taper un bon bœuf, qui sait?
En l'occurence, il s'agissait des jeunes de
Made In Calva et d'un groupe de hard qui avait la charge de sonoriser tout le monde.
Pour les intempéries, on était bon, car le soleil brillait de tous ses feux. Par contre, pour la sono, on était marron! Le groupe de Hard nous faisait faux bond, ayant dégoté un contrat juteux quelque part au dernier moment (c'est beau la fête de la musique!). Du coup, notre Ya (grand merci à elle!) fût obligée d'aller à Langrune chercher la sono des Namasspamouss. Il était prévu que
Made In Calva joue en premier, mais en attendant que le matos arrive, je jouais un peu car j'avais mon ampli (je le garde toujours avec moi dans mon baise-en-ville). Et bien, ce fut déjà une très bonne première partie! J'étais en bonne forme et beaucoup de jeunes appréciaient. Quand Ya arriva, je sortis ma vieille blague: "normalement, le numéro est prévu pour cinquante-sept musiciens et quarante-trois danseuses de strip-tease, voilà déjà les musiciens! Les danseuses, elles, n'arrivent jamais..."
Le patron de l'Academy Café rebondit sur la blague en défiant un jeune de faire le strip-tease et le jeune... releva le défi! Ce jeune aimait beaucoup le blues et on a vraiment sympathisé. Il exécuta un strip-tease très classe, avec beaucoup de talent, sur
Johnny B. Good. Il pouvait se le permettre, de surcroît, car c'était un sacré beau mec!
C'est cool de rencontrer des jeunes qui aiment le blues! J'avoue que cette première mise en jambes m'a bien fait plaisir... Après tout, tout n'est peut-être pas perdu! Le blues fonctionne toujours, même s'il n'est pas accompagné de tonnes d'esbrouffe guitaristique et d'effets pyrotechniques mille fois plus chers que ce qu'ils valent, même si ce n'est pas une chanteuse ultrasexy qui balance des textes simplistes que le monde entier peut reprendre sans se fatiguer les boyaux de la tête.
Non, juste le blues, le groove, la loco, la charette à mules, le dos qui se courbe sur le champ de coton, la chaîne de Detroit où l'ouvrier serre toujours le même boulon de la Ford T... juste tout ça, en réminiscence lointaine...
C'était le tour de
Made In Calva.
C'est à partir de ce moment là que la soirée est devenue
très spéciale. Il se trouve que ces musiciens, de seize à dix-huit ans, avaient un copain, Hugo, qui venait juste de se suicider. Ils lui ont donc dédié la gig. Ils ont fait une annonce avant de commencer à jouer pour expliquer ça au public. Ils étaient vraiment tristes, pas seulement choqués. On sentait qu'ils avaient vraiment de l'amitié pour Hugo. Je me suis rendu compte à quel point ces jeunes pouvaient être sensibles et combien l'amitié était importante pour eux. La suite confirma largement cette impression.
La gig de Made In Calva fut absolument excellente! J'étais sidéré de voir la qualité des textes de ces si jeunes auteurs. Des vrais beaux textes bien chiadés, tour à tour drôles, graves, révoltés, toute la palette!
La rythmique était impeccable, avec un bel équilibre sonore entre la guitare rythmique, les accompagnements parfaits - sans
aucun esbrouffe gratuit - de la guitare solo et les nappes et mélodies de l'accordéon. J'ajoute que le métier et la présence scénique, notamment du chanteur, était également au rendez-vous! Mais merde! Ce sont des jeunes? Ils sont à peine sortis de l'enfance et ils donnent déjà un spectacle de cette maturité? De cette sensibilité?
Là, je dis, vivent les jeunes! S'ils sont tous comme ceux-là, alors, je me réconcilie définitivement avec le monde et je crie très fort qu'on a un avenir!
Certaines chansons prenaient une sonorité particulière au regard des événements récents. Le chanteur dut même s'interrompre, à un moment, brisé par l'émotion. Il s'en excusa abondamment, mais moi, je dis que c'est à ta gloire, camarade! Et ton pote, là-haut, je peux te dire qu'il n'a pas perdu une seconde de ta gig et je crois que ça lui a réchauffé un peu le moral...
Pour finir, un autre jeune, en pleurs, vint chanter un reggae qu'il avait composé la veille pour Hugo. Là encore, magnifique, et d'une force émotive énorme.
Après ce moment d'émotion, empreint de vraie tristesse, nous nous remîmes à jouer, avec Namasspamouss. Pas facile. Dans ces cas là, je crois qu'il ne faut pas trop se poser de questions, être soi-même et jouer. Bien sûr, on n'allait pas attaquer tout de suite par
la fille du bédouin, mais il fallait chanter.
Au bout d'un moment, Poppins s'en alla car elle faisait les chœurs avec le groupe
Fighting Reasons qui allait bientôt commencer sa prestation.
Ulys fit quelques morceaux avec nous et j'eus également la joie de jouer deux chansons avec
Charlie, le chanteur d'
Hygyaphone, ce qui me fit particulièrement plaisir. En voilà un autre, de bon jeune, tiens! Ah, c'est clair, l'avenir s'annonce pas si mal que ça, au moins du côté des zicos. Quand on sera à l'hospice, il pourront venir nous secouer deux ou trois chansons de Téléphone et de Mano Solo.
Sylvain, des
charity beans, se pointa également avec ses percus.
Voilà, on a joué. Des chansons, du blues, des trucs, du rock'n'roll et tout et tout. Alan, le jeune stripteaseur amateur, et son pote sont revenus. C'était bien. On a rediscuté avec les gars (et la fille) de
Made In Calva, j'espère qu'on se reverra dans les gigs.