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artistes et chanson > Victoire de l'espagne (16 juin 2010)
Victoire de l'Espagne
Ça faisait un bon moment que je n'avais pas été voir un petit concert de derrière les fagots, et ça commençait à me manquer quand même! Justement, l'ami P. organisait une affaire, un peu à l'arrache, du côté de la rue de Bras. Il s'y connaît, le P., vu que c'est le plus fol organisateur de concerts de la place. C'est lui qui dégote des groupes de dingos internationaux et qui les fait jouer dans nos bistrots à musique, voire carrément chez lui!
En l'occurrence, il s'agissait d'un groupe espagnol,
Rosvita
, qui cherchait une date à Caen avant de partir pour l'Angleterre. Au dernier moment, donc, c'est le patron du Clab qui accepta d'accueillir les musiciens. Bravo à lui! D'ailleurs j'ai trouvé que son endroit est très bien, c'est la première fois que j'y mettais les pieds et j'ai apprécié.
On attendait donc que la musique commence en sirotant quelques bons verres de jus de houblon qui mousse. Beaucoup d'amis étaient là, et ces moments un peu flous, en attendant le début d'un concert, d'un match de foot (mais ça, je n'en parle pas), de l'arrivée de l'être aimé ou du démarrage du grand soir, ces moments, disais-je, sont propices aux petites conversations type "refaisage du monde". J'adore ça, moi.
Typiquement, j'étais avec mes amis M. et D. et nous devisions art et culture. C'est que j'ai ma position la dessus, moi (j'ai des positions sur tout! quitte à les pêcher dans le Kamasoutra...), et je l'ai donc péremptoirement affichée comme je sais si bien le faire: je trouve qu'on devrait cesser de mélanger l'art et la culture, ça ferait bien gagner en efficacité sur le combat en délimitant clairement l'objectif. En effet, qui peut prétendre défendre l'Art? L'Art se défend-il? Et contre quoi? Contre Qui? Qui aurait le pouvoir d'attaquer l'Art? L'Art
est, ou il
n'est pas, seul le temps nous permettra de séparer le bon grain de l'ivraie et ceux qui font profession de définir au jour le jour ce qui en est et ce qui n'en est pas ont le courage (que je salue) de se ridiculiser inévitablement par avance pour tenter de nous aider à y voir plus clair.
La culture, c'est bien autre chose! Il faut la défendre, surtout en ce moment, car elle est fortement attaquée! La crise sévissant aussi sévèrement que Domina, la prostituée spécialisée, les budgets de la culture sont les premiers à subir, les premiers dans lesquels on tranche sadiquement pour faire des économies de bouts de chandelle, lesquels ne résolvent aucunement les déficits budgétaires mais qui assassinent nos lieux et nos manifestations
culturels. Le fait que ces budgets soient les premiers sur la liste tend à montrer que la culture, c'est ce qui est le moins important et ça, c'est dramatique à plus d'un titre! Ça accrédite l'idée que ça ne vaut pas grand chose, que ce n'est pas
valuable, et du coup, ça banalise, ça rabaisse tout! Ça met la culture au rang de simple produit dont on peut se passer.
On se vautre délictueusement dans la médiocrité comme on se jetterait dans la merde pour rester au chaud. On ne sait plus ce qui est beau, et quand on tombe dessus par hasard, on fuit! Quand je vois qu'on s'esbaudit sur les textes de Grand Corps Malade, textes banals, dits de façon banale sur une musique banale, je me dis qu'il y a quand même un problème!
En plus, comme si ça ne suffisait pas, on assiste à une recrudescence de la censure tout à fait étonnante! On ne peut plus montrer le bout d'un cul sur une photo ou dans un tableau sans que les autorités payées pour (à défaut d'être compétentes), lancées à cheval sur les pisses-copie de l'épiscopat, ne décident qu'il faut bien vite enterrer tout ça, brûler les auteurs en place publique et exterminer leur descendance avec méthode et rigueur. C'est incroyable! Même au moyen-âge on n'était pas aussi con (ça prouve que la connerie progresse aussi à son tour, ça rassure pour la pérennité des mandats de nos élus actuels).
La culture est donc très menacée, il faut la défendre! Aux armes, citoyens! Rendez-vous quand vous voulez où vous voulez, je prends ma ceinture de grenades atomiques et j'arrive, à condition que... on ne mette pas l'Art là-dedans! L'Art, il faut le laisser pousser tranquillement, il finira toujours par faire son trou, comme les petites herbes qui transpercent la croûte de la route transamazonienne, à force de patience. Tant que vous mélangerez les torchons et les serviettes, la confiture et la compote, le pain et les biscottes, l'art et la culture, vous révolutionnerez sans moi, je ferais ma tête de con et je resterais à la maison. Si vous continuez à tout confondre, on vous répondra sur la culture en utilisant les arguments que je vous ai donnés sur l'Art! On vous dira que ça jaillit de toute façon! Et on continuera à vous retirer les petits sous qui vous restent encore... vous serez bien attrapés!
Avec tout ça, l'heure du concert était enfin arrivée. Nous délaissâmes (ingrats que nous sommes) la terrasse pour regagner la chaleur de l'intérieur du bar. Les espagnols étaient trois, barbus, moustachus, les cheveux noirs et frisés comme ceux des rejetons des corneilles et des moutons (très rares).
Les trois sympathiques hispaniques naviguaient sur une mer de matos! Une débauche d'enceintes, de boutons et de haut-parleurs les encerclaient comme une armée dont on n'est plus si sûr qu'elle soit vraiment alliée. Les fils constituaient gréements de ce navire sonore, raccordant les instruments, les pédales et les amplis comme des toiles d'araignée électriques.
Le grand costaud était bassiste. Il tenait sa basse SG toute noire entre ses grandes paluches et jouait, pour ma grande joie, au médiator. Le petit nerveux, habillé de paillettes rouges et de lumières clignotantes, était batteur, chanteur, et trompettiste comme je le vis plus tard. Le chevelu tout fou était clavier et guitariste. Je ne sais pas ce que c'est que ce clavier qu'il jouait, le gars, mais ça t'avait bien une gueule de clavier historique. Je n'y connais rien, sinon je l'aurais reconnu tout de suite, mais c'était sûrement un
Rhodes, un
Fender, un
Hammond, un
Moog ou je ne sais pas quoi. En tout cas, ça sonnait monstrueux.
Et nos trois gars attaquèrent et les murs s'écroulèrent.
De la folie! De la folie pure et simple! Une jouissance rythmique totale, car nos trublions madrilènes ont vraiment l'art de la mise en place de brisures complexes et percutantes (et pas qu'un peu!). J'adore quand on flanque une fessée au clavier pour lui faire crier son plaisir, j'adore quand on maltraite la basse en parfaite synchronisation avec la grosse caisse. J'adore quand ça pète dans tous les sens sauf quand c'est vraiment trop n'importe quoi. Mais là, ce n'était pas le cas, au contraire!
La cohésion était parfaite, et c'est ce que j'aime le plus, la folie furieuse lâchée sur un terreau de travail très rigoureux.
Je n'ai pas l'impression que la défaite surprise de leur équipe contre la suisse au foot les perturbait outre mesure. Je crois qu'ils s'en foutaient, et sinon, ils étaient en train de sacrément relever l'honneur national. En ce qui me concerne, j'ai promis de ne pas parler de foot pendant la coupe du monde, je n'en parlerai donc pas.
Seul défaut qu'on pouvait trouver à la prestation, c'était fort. Enfin, fort... non...
TRÉS TRÉS FOOORT.
Personnellement, je trouve que ça collait bien avec la musique. Le volume sonore contribue à vous mettre dans une sorte d'état second, il annihile les inhibitions, il vous massacre les tympans aussi, rien n'est jamais parfait... La police, quant à elle, avait encore des inhibitions non totalement annihilées et il a fallu faire cesser l'attaque espagnole de grands coups de décibels ravageurs, quasi-terroriste, en appuyant sur le bouton d'arrêt de la sono. Les murs, au bord de l'effondrement, poussèrent un gigantesque soupir de soulagement d'une haleine empestée de poussières de plâtre et de colle à papier peint.
Le temps qu'on recimente tout ça, on verrait le second groupe de la soirée,
Gloups. Et il en fallut du temps! Moins pour recimenter que pour que le second groupe s'installe, ça m'a semblé interminable. Pourtant, le mur de matos avait disparu, et on était dans une configuration plus simple, des guitares, un alto, un micro. J'eus l'impression que l'échauffement était long, bien long, et je m'en étonnai. J'aurais peut-être déjà dû y voir un signe, sentir que ça ne le ferait pas pour moi avec ce groupe...
Parce que quand ils ont commencé, je me suis tout de suite senti mal à l'aise.
Ils jouaient bien, impeccable, ils rencontraient un bon succès dans le Clab, rien à dire, mais je ne participais pas à l'enthousiasme. Je ne vais pas m'étendre, puisque je n'ai pas aimé, ce sont des jeunes et ils jouent très bien, il n'est pas question de décourager quiconque d'aller les voir... Disons que ce n'est pas mon truc, voilà...
Pour terminer ma soirée, je décidai donc d'aller m'en jeter un dernier au Niouzz. Je tombai sur une réunion d'Europe Écologie! Ceux qui me connaissent savent que mon amour pour les écologistes tiendrait à l'aise sur un timbre poste à l'usage des acariens. Néanmoins, puisqu'ils étaient là, j'attendis que se termine leur séance de discutage pour poser une question, qui me taraude en ce moment, à la première militante qui sortit.
Je ne m'étendrais pas sur la question, ça concerne les efforts qui sont fait actuellement pour installer des panneaux solaires sur les maisons. Ça m'intrigue, ça m'intéresse et j'étais content de pouvoir connaître le point de vue des écolos sur ce sujet parfaitement dans leurs préoccupations, me semble-t'il.
La jeune militante me répondit qu'elle n'était pas spécialiste et que je devrais poser la question à un autre qu'elle. Là-dessus, elle se retourna et continua à discuter des petites histoires à la mairie, du cours de la faute d'orthographe dans les rapports officiels et de la bouffe à la cantine de sa gamine.
Bien.
Si je résume, je pose donc une question relative à l'environnement à une écolo, et celle-ci, au lieu de me répondre, au lieu d'aller chercher un de ses collègues plus affuté sur la question, au lieu de se dire, "en voilà un qu'on pourrait peut-être accrocher pour qu'il devienne électeur, voire militant, qui sait?" (Car enfin, ma détestation absolue des écolos ne se voit quand même pas sur ma gueule? En tout cas, à ce moment là, je jure que j'affichais un beau sourire candide digne de la petite maison dans la prairie), au lieu de se dire tout ça, donc, elle préfère me laisser tomber comme une vieille chaussette, laissant de surcroit entendre que ça ne l'intéresse pas du tout cette histoire, ni ma tronche, d'ailleurs.
Bien sûr, j'aurais pu me mettre à courir après un autre gus, lequel aurait peut-être été plus prompt à s'intéresser aux questions des électeurs, mais ils étaient tous plus ou moins occupés à se curer mutuellement le nombril et je n'avais guère le courage de me frotter au risque d'une seconde rebuffade de même farine. En tout cas, cette petite affaire ne m'a pas requinqué la pompe à fraternité vis-à-vis de cette engeance politique dénaturée.
Quel que soit le sujet, quelle que soit le problème ou la cause en cours, jamais je ne ferai confiance à un écologiste! Je le dis et le répète, ces gens-là sont dangereux et ont le respect bien malade. Je parle du respect pour l'humanité, le respect pour leurs contemporains et sans doute aussi le respect pour eux-mêmes.
Ces gens là sont pires que des religieux! Ils ont une cause supérieure non liée à l'humain, ils définissent d'ailleurs les humains comme le premier ennemi de leur idole absolue: la planète! Cela leur donne le droit, croit-il, de culpabiliser, de sermonner, de penser qu'ils ont raison en dépit de tout. Un jour, ça leur donnera le droit de faire fi de la démocratie qui est quasiment pour moi un but, mais qui n'est pour eux qu'un mauvais moyen.
Et s'il m'arrive, par nihilisme et dépit, de me tourner vers une forme d'anarchisme individualiste misanthropique, j'espère bien ne jamais arriver à suffisamment détester l'humanité et me détester moi-même pour devenir écolo.