Au départ, il y avait
Homère, un gars qu’on appelait
le poète, ce qui veut dire : le journaliste. Parce qu’à cette époque là, mon petit monsieur, quand on racontait un fait divers, on y mettait un peu méchamment le style ! Une petite guerre comme il y en a tant de nos jours, et on te pondait un reportage en 24 chants, plus de 15000 vers. C’était autre chose que la bibine d’aujourd’hui, avec toutes ces images pourries et pas un seul type pour en faire un récit potable. À l’époque si, y avait un type, lui, Homère (parce que c’est le seul, en même temps).
Le gars Homère, en plus du reportage sur la petite guerre citée plus haut, il avait écrit un baratin, en passant, sur le retour d’un des types qui avaient fait cette fameuse guerre,
Ulysse qu’il s’appelait. Mais non, voyons, pas
Ulys, dont je parle tout le temps et qui est tout simplement un génial musicien de l’agglomération caennaise, non, non, celui là, il ne fait la guerre qu’avec une guitare, ce qui s’avère d’ailleurs notoirement efficace, non, je parlais d’Ulysse, un bonhomme qui vivait il y a drôlement longtemps et qui a mis dix ans à rentrer chez lui. L’histoire de son retour est superbe, gros best-seller, avec tout ce qu’il faut : du sexe, de l’aventure... Et puis on s’identifie très bien au personnage, il est fort, très rusé, c’est le boss et il s’envoie toutes les jolies nanas qui passent (et dans toutes les positions) pendant que sa femme l’attend sagement à la maison en veillant bien à ce qu’on ne lui pique pas son coffre au trésor.
Ensuite, il y a eu deux frangins,
les frères Coen, qui décidèrent de reprendre cette sympathique histoire à leur sauce en y collant la plus belle musique du monde.
Voici donc trois gars qui s’évadent du pénitencier et qui partent à la recherche d’un trésor. Ils auront plein d’aventures évoquant celle du roi d’Ithaque et en plus, c’est un film très drôle, très réussi, vachement bien et tout et tout, à voir !
En plus de tout ça, le film est gorgé de blues et de country comme c’est pas permis, et là on n’a plus qu’à dire : chapeau bas !
Ça commence par un chant de travail :
Po Lazarus. Les chants de travail, c’est bien connu, sont à citer parmi les racines du blues. À ma connaissance, ils sont nés dans les chants de coton et personne n’a songé à les enregistrer (si tant est que c’eût été techniquement possible à cette époque). Quand les musicologues s’y sont enfin intéressés, ils les ont retrouvés dans les pénitenciers. Je me permet d’en profiter pour conseiller l’écoute du morceau de
Nat Adderley :
Work Song, et notamment la version de
Nina Simone ou celle de
Claude Nougaro (
Sing Sing Song
).
Pour les vrais work songs, je crois que
Frémeaux et associés ont sortis un disque d’enregistrement de prisonniers. Celui du film est superbe, rythmé par le choc des masses à casser les cailloux.
Ensuite, on a un morceau d’
Harry McClintock :
Big Rock Candy Mountain, très rigolo, avec un petit bout de texte qui me marque toujours :
Dans la montagne du gros pain de sucre
Tu ne changes jamais de chaussettes
Ça me fait rire ! Mais toute la chanson est rigolote comme ça, il a seulement oublié de ne pas la faire en américain, ce qui fait qu’on ne comprend que dalle.
Ensuite, on entend
You Are My Sunshine qui sert un peu d’hymne à la fin du film.
Et puis… et puis on entend ce morceau incroyable chanté par
Alison Krauss : un traditionnel du nom de
Down To The River To Pray.
L’interprétation me transperce de milliers d’aiguilles à chaque fois, ce ne sont que des voix, avec celle d’Alison par dessus, qui gonflent peu à peu. L’effet gospel est superbe, mais empreint de douceur, de paix, ce sont bien tous nos péchés qui nous sont remis, comme dans le film, ça fait du bien, crénom, ça fait du bien.
Puis… la bombe !
Man Of Constant Sorrow, un tube énorme chanté jadis par
Bob Dylan et interprété ici par les
Soggy Bottom Boys, à savoir les Culs Trempés. Ce sont nos trois fuyards accompagnés par un bluesman rencontré à un carrefour,
Tommy Johnson qui venait de vendre son âme au diable. Tommy Johnson est un bluesman historique parmi les meilleurs. Son rôle est tenu ici par l’excellent
Chris Thomas King qui avait également joué le rôle de
Blind Willie Johnson dans le film
Soul Of A Man et celui de
Lowell Fulson dans
Ray.
Justement, c’est ce type là qui enchaîne avec le chef-d’œuvre de
Skip James :
Hard Time Killing Floor Blues. Je ne sais pas si on se rend compte qu’à ce stade, je suis au bord de l’apoplexie à force de jouissances répétées. C’est pas possible, un truc aussi beau, c’est pas possible. Merci Chris, qui nous refait tellement de la belle histoire du blues à lui tout seul.
Heureusement, la pression se relâche un poil et mon petit cœur usé se remet un peu de sa chamade. Un instrumental de
Man Of Constant Sorrow calme le jeu. Et ensuite un morceau sympathique
Keep On The Sunny Side, chanté par
The Whites, puis
I’ll Fly Away par
Gillian Welch et
Alison Krauss.
Ensuite, on entend
Go To Sleep You Little Baby, toujours par
Gillian Welch, Alison Krauss et Emmylou Harris. Ça correspond à un des moments que je préfère dans le film, car c’est le passage des sirènes! Elles sont en train de se baigner, elles sont absolument
gorgeous et nos trois fugitifs n’y résistent pas, on les comprend !
In The Highways est chanté par les
Peasall Sisters, un chœur de petites filles, à se tordre de rire, superbe ! Dans le film, il me semble me souvenir que ce sont les filles d’
Ulysse Everett McGill, le personnage interprété par
Georges Clooney qui chantent, car il en a toute une tripotée.
Je passe directement au morceau
O Death qui est chanté dans le film par le chef du Ku Klux Klan au cours d’une cérémonie magnifique, satanique et irréaliste dont le point d’orgue est l’exécution de Chris Thomas King alias Tommy Johnson. Ce chef, le cyclope en fait, est interprété par
John Goodman qu’on retrouve dans
Blues Brothers 2000, où il « remplace »
John Belushi.
Très beau morceau A Cappela, sombre et inquiétant. Ça doit être un tube en enfer.
Puis ce sont les
Soggy Bottom Boys qui s’y recollent avec
In The Jailhouse Now, un morceau très rigolo, à entendre en admirant l’hilarante chorégraphie de nos taulards grimés, pour l’occasion, avec de gigantesques barbes qui les fait ressembler à des
ZZ Tops péquenots du siècle dernier. Nos Culs Trempés enchaînent avec une nouvelle version de
Man Of Constant Sorrow, avec un rythme un peu différent.
Ça fait quand même plaisir de voir des films comme ça, on peut les voir et les revoir comme on réécoute un disque. Ça n’empêche pas d’aimer Homère, au contraire, mais dans Homère il n’y a pas de blues, je suis désolé...

Alison Krauss, ici avec Robert Plant