Sylvain et moi avions rencontré Simon Goldin à Dives, l'année dernière, à l'occasion des mascarades. Il pensait déjà à venir jouer au Niouzz et nous en avions parlé à l'époque. Pile un an après, nous y voilà, Simon est programmé au Niouzz et je suis en première partie.
Tandis que le bitume du boulevard Leroy fond sous le soleil de mai et que les voitures qui passent font clapoter une vague noirâtre et visqueuse, Simon et moi débarquons au Bistro avec un touchant ensemble. Lui descend du train et moi du singe, mais j'aime être en avance, prendre le pouls, m'imprégner. Déjà, je descends une biniouzz et lui, décent, un thé vert (à lire avec l'accent québécois - thê vaiiire).
Une dame s'approche de Simon et lui demande, innocente,
- c'est quoi votre style?
- chanson françaiiise à texte
On vient justement d'en parler tous les deux, car on se ressemble! Des vrais jumeaux! À quelques tous petits détails près :
* il chante en français (sauf quand il chante en anglais), je chante en anglais (sauf quand je chante en français) (- tu composes en anglais? s'esbaudit-il, - euh oui, mais c'est pas trop complexe non plus tu vois, comme textes, lui répond-je, c'est I love you, I need you, fuck les bourgeois et des trucs comme ça...)
* ça fait deux ans qu'il travaille sur son album, moi j'ai fait le mien en trois jours
* Il retravaille ses textes comme un fou, repasse et repasse sans cesse l'ouvrage sur le métier, moi je crache un jet comme on expulse un vent, si c'est nul, de la merde, je remets ça à sa juste place, comme torche cul ; si c'est bon, je garde, et voilà!
* Il parle, il raconte des histoires, il créé un monde, moi, je balance les chansons brut de déballage, je fais de moins en moins de cinéma, j'essaie d'aller vers le silence, la musique en creux, comme Thélonious qui ne disait même pas bonjour.
À part ces détails, ces petits riens, on est pareil! Pareil! Même nos mères ne nous distingueraient pas!
En attendant, il sait que "chansons à texte", c'est comme "taxe carbone", ça ne veut rien dire! Alors le Simon fait un truc pas possible, la classe totale, il dit à la dame, "je vais vous en chanter une pour que vous voyiez". Il empoigne sa guitare et lui chante
Jolie Barmaid, en racontant toute l'histoire, la totale, fromage et dessert, café, pousse café, l'addition. Tout ça comme ça, sur le pouce, et toc, trop fort, le Simon !
Moi, je suis une belle grande dame blonde à qui on fait ça, j'essaie de cacher discrètement mon orgasme et je vais chercher toutes mes copines, les belles grandes dames rousses, brunes, châtaines, auburn, blondes cendrées, blondes platines, frisées, chapeautées, pour s'enthousiasmer en cœur sur le concert du beau québécois. Je ne sais pas si elle l'a fait...
Au niouzz, on commence à chanter à 19h00, c'est rapport au voisinage. D'ailleurs les menaces semblent toujours peser sur la possibilité de continuer à jouer de la musique, et j'avoue que je suis inquiet...
En attendant, Simon est étonné de devoir officier si tôt, il n'a pas l'habitude! De toute façon, c'est moi qui attaque. Il fait super beau, tous les gens sont en terrasse et les quelques ceux qui sont à l'intérieur ne m'écoutent pas. Je commence à avoir l'habitude, et c'est le prix que je paye à mon attitude monkienne ; Monk non plus, on ne l'écoutait pas quand il jouait dans les clubs, seulement lui, c'était Monk! Quand je pense qu'il y a des gens qui étaient présents au Five Spot quand il jouait avec Coltrane et qui préféraient discuter de conneries plutôt qu'avaler chaque note ! Chaque goutte de la savoureuse semence monkienne ! Quand on sait ça, on comprend mieux pourquoi on a envie de foutre le feu partout, franchement.
Pour michel z au Niouzz, même avec son vieux compère Sylvain, reconnaissons que c'est moins grave, on ne foutra le feu qu'un petit peu.
Simon, lui, c'est différent, il n'a peur de rien. Je suis sûr que ce mec là, il a déjà tué trois ou quatre grizzlis à mains nues tout en repassant sa chemise bucheron, là haut, au canada.
Il prend le public à la gorge et l'oblige à écouter, à le suivre dans ses histoires, à chanter, à comprendre, à aimer! Il nous fait plein de turlutes, on turlute nous aussi avec lui, vivent les turlutes!
Il mixe ses chansons avec des standards de Renaud mélangés avec ceux de Johnny Cash! Il sait tout faire! Il blues, il rocke, il chansonne, il jazze, et toujours, il turlute!
Il nous fait venir avec lui pour taper le bœuf en plein milieu du concert, et ça ne l'empêche pas de reprendre le fil de ses histoires après.
Nous chantons ainsi
Before You Accuse Me,
Born To Be Wild,
Rock Me Babe. L'ami Sylvain, de
Ringard Touch, est là! Il y a aussi notre ami le patron du BAM. Ça tombe bien parce que Simon y joue samedi, au BAM, et qu'il m'a demandé de lui faire aussi la première partie!
Il ne s'arrête jamais, il a une énergie qu'on devrait nationaliser pour boucher le trou de la dette publique, sa voix est superbe, il n'émet presque pas de gaz à effet de serre, il monte sur les tabourets, sur les murs, sur les cœurs!
Quand je pense qu'on remet ça samedi au BAM... ceux qui ne seront pas là vont manquer ça! Car comme dit Simon, en citant un célèbre hockeyeur de chez lui : "la vie, c'est comme le hockey, le plus important c'est ce qui compte!"