Boule de haine
La journée avait déjà curieusement commencé. Dès le petit matin, en cheminant vers le boulot par le biais des transports en communs, je me sentais assez haineux pour étrangler tous ceux dont la tête ne me revenait pas. Et c'est marrant, il y en avait plein! Il fallait même qu'un gen soit vraiment une très très très jolie fille pour qu'il soit épargné par mes sanglantes envies de massacre.Heureusement, tout cela se cantonnait à la tempête intérieure, car pour être suffisamment haineux, je n'en étais pas pour autant capable de franchir ce rubicond monumental qu'on appelle le passage à l'acte.
La journée se déjourna donc dans un climat de fond trouble du Loch Ness. Heureusement, le soir, j'avais quand même une fenêtre de clarté en perspective, sous la forme d'une sympathique petite soirée entre amis.
Avant de partir, je reçus un coup de fil de Twisto, société des transports de l'agglomération de Caen.
- Bonjour monsieur, avez-vous reçu notre proposition d'abonnement à l'année? Vous n'y avez pas répondu...
- Ben non, j'y ai pas répondu, espèce de résidu de Tubifex vomi par un crocodile bourré et atteint d'une gastro-entérite purulente. Je m'abonne dix mois par an et vous m'offrez un mois gratuit pour que je m'abonne à l'année! Ça revient à me faire payer un mois de plus que ce dont j'ai besoin, ni vu, ni connu, j't'embrouille, l'air de te faire un joli cadeau et en fait je t'arnaque à sec! Non mais, tu me prends pour un con? Hé, à d'autres! Et comment que je l'ai foutu à la poubelle ton papelard de merde!
Et que je lui crache à la gueule par téléphone interposé, et que je lui tire un regard méprisant à faire rentrer Jules César sous terre...
- Mais monsieur, vous avez mal lu, c'est deux mois que nous vous offrons!
- Vous voulez dire que pour le même prix que ce que je paye d'habitude, vous m'offrez les deux derniers mois gratos?
- Exactement!
Du coup, c'est moi qui disparaît sous terre, encore plus bas que Jules César, je sens déjà les prémices de la non digestion du crocodile, je vais bientôt me faire éjecter en tas malodorant, avec des tentacules gluantes.
- Je suis désolé, en effet, j'avais mal lu, mais quel con je suis, c'est pas possible!
- Cher monsieur, je vous renvoie le papier!
- Merci madame, au revoir madame.
Ben là, je faisais moins le fiérot! Moi qui m'étais vanté auprès de tout le monde de ne pas m'être fait arnaqué sur ce coup-là, comme la fois où Orange m'avait proposé de payer un euro de plus pour bénéficier du report de mon forfait de téléphone mobile. Car je ne consomme jamais mon forfait! Du coup, tous les mois, je vois partir tout ce beau forfait en fumée, magnifique et inutile, éphémère et génialement absurde comme une performance d'Yves Klein ou de Gaël Léon.
Orange a l'idée fabuleuse de me faire payer mensuellement un euro en plus pour pouvoir conserver précieusement ces minutes de mois en mois, de payer en plus pour ce dont, précisément, je n'ai pas besoin puisque je ne m'en sers jamais! Génial!
Inutile de dire que je les avais renvoyés dans leurs pénates avec une bonne rafale de mitraillette à boules puantes dans l'arrière-train, non mais!
Sur ces considérations, me voila parti retrouver mon tram, profil bas, pour me rendre à cette fameuse petite soirée. Et voilà-t'y pas qu'arrivé à l'arrêt, je constate qu'un certain nombre de minutes me séparent du départ du véhicule en forme de gros vers blanc avec des antennes de criquet. Combien de minutes? Je ne sais plus, pas loin de dix! Bien trop pour ma patience qui a du se barrer avec le forfait, et ce qu'ils font tous les deux, je ne veux pas le savoir.
J'y vais donc à pied, ça me calmera peut-être...
Je marche, je marche, tout ballonné par les lentilles que j'ai bouffé avant de partir. J'adore ça, les lentilles, mais ça fait péter, il faut bien le reconnaître.
Quand j'arrive enfin, je ne suis pas vraiment calmé, fatigué plutôt.
Et me voilà à ma soirée entre amis, à boire des bières et à écouter des trucs. Quand on est entre amis, on aime bien se faire découvrir des machins et des bidules, chacun tripote le poste, met plus fort, moins fort, et tiens, écoute aussi çui là, et çui là, et un bout de çui ci. Ça part dans tous les sens, c'est le bordel, on cause, on écoute, on remue du cul, on dodeline de la tête.
La veille au soir, il y avait eu un concert des Residents. Du coup, on a droit à ça au delà du raisonnable. Le problème de ces gars-là, c'est que c'est hyper chiant musicalement, de la vraie merde en barre, mais il n'y a pas que la musique dans la vie! Ben nan, il y aussi le théâtre, les costumes, les chorégraphies, les jonglages, il y a tout ça dans les Residents, tous des trucs aussi merdiques les uns que les autres, joyeuse sauce de merdes mélangées, senteur et consistance bien composite, avec des grumeaux même pas bien digérés, la chasse d'eau reconnaîtra les siens!
Moi aussi, j'y vais de mes "Et moi! Et moi! Je vais vous faire découvrir un truc, vous allez voir! Terrible! Ça tue! Vous allez voir! Héhé, hein? Pas mal? Hein?"
Et je me tape un super bide avec Melrose, Dr Feelgood et même Enzo Ketchup. Bon allez, je laisse tomber, et j'écoute plutôt ce qu'on me propose. Il y a justement un excellent groupe du début des années 80 qui passe dans le bousin: Mecano.
Attention, il ne s'agit pas du groupe de soupe espagnole insipide (faut le faire) qui a vendu des milliards de disques en 1990 avec le morceau hachement subversif "une femme avec une femme" et à côté de qui même Céline Dion c'est super, non, c'est un groupe hollandais dans la mouvance coldwave, Joy Division et tout ça, magnifique.
Nous en fûmes bien gavés et tant mieux, car c'était la dernière bonne chose qu'on entendrait dans la soirée.
Parce qu'après, la dégénérescance s'est précipitée façon chute du Niagara, mais avec des gros cailloux bien lourds au lieu de flotte.
Le premier gros paveton de cette dégringolade, c'était la transe. Quelle merde! Moi, la transe, ça ne me met pas en transe. Qu'est-ce qui reste? Rien! Exactement. Ce n'est rien ce bruit là, ça n'a même pas le charme du battement du cœur intra-utérin, ce n'est qu'un martèlement suppliciel destiné à vous abrutir encore plus sûrement que la télé à l'heure de pointe. Un bon coup de ça, bien fort et avec les basses à fond, comme il est de mise, et vous voilà transformé en veau lobotomisé qui sourit comme un con sur le chemin de l'abattoir.
À la rigueur, je peux comprendre qu'on se bastonne ça dans la tronche comme on se soûle la gueule le plus vite possible ou comme on se colle des torgnoles en pleine poire pour voir si ça fait planer, mais qu'on le mette dans une soirée entre amis, pour accompagner les olives et le ti-punch, ça me dépasse!
D'autant que, comble de misère, on s'est mis à parler de Mozart, comme ça... Si ça se trouve, c'est même moi qui ai lancé le sujet. J'aurais mieux fait de m'abstenir, parce qu'il s'est vite retrouvé relégué au rang de merde insupportable, le Wolfgang. C'est quand même un comble! On était en train de subir le pire bruit que certains osent appeler musique, dans leurs moments de délire, et on expédiait Mozart en une phrase vite torchée!
À dégager les six cent vingt-six numéros de ton opus, pour au moins un tiers, ce sont des chefs-d'œuvre, dans tous les genres, tous les styles, toutes les humeurs. À dégager Don Giovanni, à dégager le Requiem, à dégager la messe en ut mineur, à dégager la symphonie 40, à dégager la flûte enchantée, à dégager le sublime ave verum corpus, aux orties les sonates, les concertos, la musique de chambre! Et au profit de quoi? D'une gluante saloperie constituée d'une seule boucle répétée à l'infini, comme un malade mental qui se flanquerait rythmiquement la tête contre le mur de sa cellule jusqu'à ce qu'il en crève.
Dans un autre genre, on a eu droit aussi à Budam. C'est pas mal Budam, on peut se remettre à utiliser le terme de musique pour en parler, ça fait du bien. C'est puissant, c'est pêchu, couillu, bien senti.
Ce qui ne va pas, c'est que la moindre de ses notes, chacun de ses soupirs sont tartouillés sur Tom Waits, c'en est presque gênant tellement c'est flagrant. On dirait carrément qu'il a repris les morceaux tels quels en changeant juste le titre et en espérant qu'on s'y laisserait prendre. Je sais que je ne connais pas tout Budam non plus, mon jugement reste partiel. J'avais entendu des morceaux qui sonnaient moins comme du Tom Waits, et qui étaient d'ailleurs beaucoup moins bons.
Mais après tout, le bonhomme aurait pu choisir plus mauvais maître! Tartouiller Tom Waits, il faut déjà le faire, et le bonhomme a au moins ce talent là!
Mais voilà que, comme je fais cette remarque, je m'entends répondre que c'est mieux que Tom Waits, parce que le Tom, ça fait un moment qu'il se répète et qu'il se caricature comme Gérard Depardieu ou Philippe Noiret.
Alors là, j'hallucine grave!
À ce moment-là, j'ai compris que c'était pas une soirée pour moi, même si c'est toujours bien d'être avec ses amis. D'abord, les amis, c'est fait pour qu'on ne soit pas d'accord avec, sinon, je ne vois pas l'intérêt. Si à chaque fois que quelqu'un dit quelque chose, les autres répondent avec onction "oh oui, comme tu as raison, j'allais dire exactement la même chose, mais en moins bien dit!", ce ne sont plus des soirées entre amis, c'est 1984, une seule façon de penser est autorisée, sinon c'est la torture!
Je le proclame, vive l'engueulade entre amis! Il n'y a que ça de vrai!
Sauf que là, je n'étais pas dans l'engueulade, j'étais dans la boule de haine, c'est différent. Une boule de haine bien rougeoyante, avec des tempêtes gazeuses comme sur Jupiter, avec des bouffées d'ammoniaque et de souffre et des jaillissements de magnésium en fusion. Malgré quelques images apaisantes, des extraits de films de Russ Meyer à pleurer de rire, il y avait cette saloperie de bruit qui pelletait sadiquement son charbon dans ma chaudière à haine. Et la chaudière chauffait, chauffait, c'était pire que l'enfer pendant une grande fête satanique, et ce bruit de merde pelletait, pelletait en riant comme un dément pour alimenter encore cette fournaise sanglante. Je voyais Budam qui s'esclaffait de toutes ses dents sur le cadavre encore fumant de Tom Waits, le jeune et sain Budam à qui je souhaite d'arriver un jour à la cheville de son modèle, et de réussir, comme lui, à ne jamais se répéter, à toujours innover tout au long de sa vie, à toujours créer, comme Miles Davis, Prince et Mozart.
Il valait mieux que je parte.
J'emportai quand même un livre à chroniquer, The Beatles en bandes dessinées ! Pourquoi pas? Une petite critique bien sentie, (mais pas en trois pages), ça va me plaire de faire ça, j'espère que je saurais.
Je commençai même à lire le bouquin en attendant le tram. Évidemment, dans l'état où j'étais, je ne voyais que les défauts, et il y en a, bien sûr, mais il y a aussi des trucs très bien. Seulement là, au milieu de ma boule de haine, j'étais en train d'engueuler ce malheureux livre : "mais qu'est-ce que c'est que ces conneries? N'importe quoi!", je voyais le pauvre Stu Sutcliffe se retourner dans sa tombe, avec Brian Epstein et Rory Storm, dans un ballet d'ossements à la Walt Disney. Dans ce joyeux mélange de petits trucs biens pointus et d'erreurs flagrantes, il y avait quand même les petits trucs pointus, on était quand même mieux que dans ce bruit épouvantable dont je sortais et dont l'attribut le plus remarquable est la profondeur béante du rien qui le constitue.
Soudain, je vis arriver le Coach. Ça faisait un moment que je ne l'avais pas vu, et normalement, l'heure aurait dû être à la joie! En effet, le Stade Malherbe de Caen étant dores et déjà assuré de remonter en ligue 1, de belle manière, à plusieurs journées de la fin du championnat, il y avait largement de quoi faire pêter le champagne Kronenbourg!
Je m'apprêtais donc légitimement à gueuler en pleine rue et en pleine nuit:
- Allez Malherbe! Allez Malherbe!
Pour lui faire écho, même si la nouvelle est déjà vieille de quelques jours et que la fête a du retomber un peu depuis.
Seulement voilà, si j'étais dans ma boule de haine, le Coach, lui, était dans une bulle de désespoir. Pas en forme, pas bien dans sa tête, des emmerdements, on n'a même pas parlé foot. Il est reparti tristement, petite silhouette solitaire. T'en fais pas coach, ça ira mieux demain.
Je montai dans mon tram et entrepris de continuer à lire les Beatles en bande dessinées, préparant déjà les formules assassines que je mettrais dans cette chronique. Ah, ils allaient le sentir passer! Ils allaient voir ce que c'est un pauvre con dans mon style, rempli de haine ras la gueule!
Voilà qu'un vieux type s'assoit en face de moi. Il porte un sac en plastique à la main. C'est marrant les gens qu'on croise en semaine à cette heure-ci. Ça suinte le désespoir, l'anarchie, on ne croit plus en rien. Ceux qui ont la chance d'avoir du boulot se couchent tôt et les autres se fondent dans un deuxième monde aux règles différentes. Ils ont un autre rythme. Ces deux mondes sont bien séparés et se rencontrent le samedi, quand tout le monde fait la fête, plus joyeusement, plus urgemment, comme si on se dépêchait de faire le jour de l'an toutes les semaines avant qu'on crève tous de la crise, du réchauffement climatique, bouffés par les terroristes ou plus sûrement par la connerie, ou bien étouffés dans nos boules de haine.
Le vieux type me regarde. J'ai mon bonnet Grimbergen enfoncé jusqu'aux yeux, lui, il mâchonne une moitié de cigare qu'il a éteint pour pouvoir monter dans le tram.
- Tu veux des gâteaux? Qu'il me dit. Je te file pas ceux à la crème, parce que je me les garde, mais tiens, en voilà au chocolat.
Il me file deux gâteaux et demi. Je lui annonce que je les mangerais plus tard.
- Tu vois, moi, je préfère donner comme ça. Tout à l'heure, j'ai vu un clochard, je lui ai filé cent-z-euros pour qu'il aille se laver, se payer l'hôtel puis boire, manger, faire ce qu'il veut. Je m'en fous, il fait ce qu'il veut, mais je préfère ça aux associations, j'aime pas les associations, les associations, c'est des escrocs.
Il prononce le mot "association" en détachant bien chaque syllabe. Ça sonne dans sa bouche, c'est un mot important pour lui, saloperies d'associations. Il en rajoute, on entend presque "assiociations".
- Tu vois, si t'as besoin un jour, je te file mille euros, je vais les chercher, je te les file, tu en feras ce que tu veux, mais j'aime pas les assiociations.
Ça lui fait plaisir que quelqu'un l'écoute. Moi aussi, ça me fait plaisir, chaque fou suit son idée disait-on à Herbette Joyeuse, et en voilà un qui a son idée, et ça concerne les assiociations. J'aime pas les gens qui sont pas fous, ça me rend fou. Je bouffe un de ses gâteaux dont je m'étais pourtant initialement juré de ne pas toucher. C'est bon.
- T'en veux un à la crème? Qu'il me dit alors, et il sort un emballage tout tartiné de chantilly à l'intérieur.
- Non, que je lui réponds, c'est pour te faire plaisir, garde les pour toi.
Il n'insiste pas trop, il réalise qu'il vient de risquer ses gâteaux à la crème sur une bouffée d'enthousiasme, juste parce que je l'avais écouté. Ça se voit qu'il s'en fait tout un plat et qu'il va les déguster bien au chaud, chez lui, tout à l'heure, et qu'il s'en réjouit depuis déjà un bon moment.
Pour mieux faire passer la pilule, il me ressert un coup d'assiociations. Des escrocs, des esCrozemarie, pas bien les assiociations. Il me demande où on est, il a raté son arrêt. Je l'entraîne dans mon sillage jusqu'au terminus, il rigole, mais un peu jaune, il va devoir marcher, ou bien attendre le départ dans l'autre sens. Il va de son côté et moi du mien, avec les gâteaux pas à la crème, mon bouquin sur les Beatles en bande dessinées et ma boule de haine.
Je marche chez moi et je pense à Nabe.
Plus on connaîtra ma vie dans les moindres détails et plus je serai libre.
Toute cette journée passée dans cette putain de boule de haine, je m'en vais la raconter par le menu, dès demain, sur mon site internet.
Mon site, ce n'est pas l'endroit pour les plaintes et l'apitoiement sur soi-même. Ce n'est pas le bureau des pleurs, c'est un endroit où ça veut vivre, bouillir, flamber, pêter des tronches, s'en tailler des tranches.
La boule de haine s'inscrit bien dans cet objectif. La dernière chose à faire serait de me dire "Oh, ben alors, ça va pas?".
Ça va pas pas, la haine fait partie de la vie, c'est aussi valable que la jouissance. Les bons sentiments, je les emmerde.
J'ai un moral à tout casser, rien ne m'arrête, vouloir remonter ce qui est déjà tendu à bloc, c'est comme baratiner Druuna pour qu'elle se foute à poil, c'est une perte de temps.
Il conviendra de s'inquiéter le jour où je ne ferai vraiment rien du tout, où je n'écrirai, ni ne chanterai, ni ne dirai de conneries. Alors là, effectivement, il faudra préparer le premier mouvement de la messe en Ut mineur de Mozart pour faire chialer tout le monde à mon enterrement. Je sais que ce n'est pas une musique pour les enterrements, mais je m'en fous!
Et si d'aventure quelqu'un a le fier culot de me coller de la transe de merde ce jour là, je ressuscite et je lui casse la gueule illico.