Ce soir, y a Nabe qui passe à la télé, chez son copain Taddeï. C'est à 22h55, faut être fou de programmer des émissions d'utilité publique aussi tard! Avec le nombre d'heures de sommeil qui font déjà défaut à mon compteur, je vais porter plainte contre France 3!
En même temps, rien ne m'oblige à veiller comme un con, je peux enregistrer ou aller dormir et bêtement attendre que ça soit sur dailymotion, dès demain si ça se trouve. Rien ne m'oblige... mais je sens que je ne vais pas pouvoir m'en empêcher.
Déjà que j'ai mal dormi cette nuit, j'ai rêvé de Nabe... Oui, je sais, ça devient grave, les z se demandent s'il ne vaudrait pas mieux appeler le SAMU tout de suite, ou l'équivalent du SAMU pour les dingues.
Mais bon, il ne faut pas s'inquiéter, c'est juste parce que je suis plongé dans la lecture de "L'homme qui arrêta d'écrire". J'en suis au moment où il parle de l'art contemporain, l'art conceptuel. Il dit que l'idée de ces artistes, considérer l'œuvre comme telle non pas pour sa beauté mais parce qu'elle est exposée dans un musée ou une galerie, c'est comme l'histoire du sage qui montre la Lune et de l'imbécile qui regarde le doigt. L'art contemporain regarde le doigt, consciemment d'ailleurs, et a érigé ce regard en concept artistique. J'adore ce débat, et une fois de plus, Nabe met les mots sur ce que je pense.
Personnellement, en ce moment, je n'écris que dalle. Pendant des jours, j'ai turbiné, j'ai eu plein d'idées, et là, plus rien. C'est pas grave, je revise mon histoire de Tarking, je corrige quelques millions de fautes d'orthographe, je revois certaines phrases particulièrement balourdes, j'essaie de repérer les incohérences. Quand ce sera fini, je mettrai tout ça en pdf sur le site à la place des pages actuelles. Ça s'appelera "John King, seigneur de la jungle urbaine, volume 1". Il y a encore pas mal de boulot, mais ça avance.
J'avais bien pensé à faire un papier sur le bebop, comment il est arrivé, pourquoi c'est une révolution. C'est en écoutant le disque de Django que Nabe aime bien, le dernier, en 1953, que l'idée m'est venue. Django est un homme d'avant le bebop, mais le groupe de jeunes et excellents musiciens français qui l'accompagne ce jour là est constitué d'hommes d'après le bebop, Maurice Vander, Pierre Michelot, Jean-Louis Viale. Ça fonctionne parfaitement bien, Django est sublimement en avance sur son temps avec sa guitare électrique. Il a un son très agressif, on dirait Keith Richards, j'adore ça.
J'écoute aussi un disque d'enregistrements retrouvés récemment de Dizzy Gillespie et Charlie Parker, en 1945, le 22 juin au Town Hall de New York. C'est pile la naissance explosive du bebop par ceux qui l'ont inventé. Il y a là les célèbres thèmes classiques, le jeu flamboyant de Dizzy et celui, génial et virevoltant, du Bird. Le son est un peu pourri, il y a des erreurs dans le réglage, ça se met en place au fur et à mesure, c'est un document extraordinaire. À l'époque, on sort de quelques années de grève d'enregistrement, ajoutée à la guerre. Du coup, on a l'impression que le bebop jaillit d'un seul coup, comme un feu d'artifice miraculeux. En fait, il s'est élaboré peu à peu dans les clubs de la 52ème rue de New York. Après le concert de leur big band, nos trublions faisaient l'after dans ces endroits et y fomentaient leur révolution. Le plus célèbre club était le Minton où officiaient Thelonious Monk et Kenny Clark. Charlie Christian, mon autre guitariste de jazz préféré avec Django, venait également y taper le bœuf. S'il n'était pas mort avant l'explosion, il aurait connu lui aussi la gloire.
Dans les révolutions, il y a des têtes qui tombent, la révolution bebop, c'était pas de la gnognotte, et d'ailleurs, on peut distinguer deux périodes dans le jazz, si vraiment on a besoin de shématiser très vite : avant et après le bebop. Ce n'était pas un petit changement, mais la tête de Django est restée bien fièrement sur ses épaules, quel type!
Avec tout ça, c'est toujours pas l'heure de Nabe à la téloche. Pour patienter, j'écoute jean-Michel Pilc en concert au Sweet Basil, toujours à New York. Encore un sacré génie celui-là! Je me demande ce qu'en pense Nabe? Sur ce double disque live au Sweet Basil, il n'y a que des reprises, des vieux standards hyper classiques (dont C Jam blues, qui n'est pas un vrai morceau, mais le nom donné à un bœuf en Do des musiciens de Duke Ellington, faut le faire!). Pilc les fait exploser au plastic. Il prouve à ceux qui en ont encore besoin que l'interprète se fout de savoir qui a composé quoi tant qu'il parvient à s'affirmer sur le morceau, à se l'approprier, à le malaxer et à le plier à sa volonté.
Des fois, je me demande carrément si le vrai gage de qualité d'un artiste, ce n'est pas justement de faire des reprises. S'approprier un morceau qu'on a écrit soi-même, évidemment, c'est plus facile! Ne valoriser que les compos, n'est-ce pas regarder le doigt plutôt que la Lune?
L'heure avance, l'heure avance, il est temps d'aller au lit, mais moi, j'attends Nabe...