Mon Nabe est arrivé!
Ça y est! J'ai reçu mon Nabe! Je l'avais commandé sur le site http://marcedouardnabe.com/.C'est la seule façon de se procurer ce livre qui est le dernier de Nabe. Je l'ai commandé, payé et reçu, rien d'extraordinaire à première vue, mais ce qu'il y a, c'est qu'il a drôlement fallu le mériter...
Je l'ai attendu ce pavé! Nabe s'autoédite et a commencé par produire 1000 exemplaires de ce "L'homme qui arrêta d'écrire". En une semaine, les 1000 exemplaires ont été vendus et je suis arrivé juste après l'épuisement de cette première fournée. Il a fallu que je patiente jusqu'au défournage de la deuxième pour que ma commande avance. Je m'en réjouis car ça prouve que ça marche bien pour le divin nabot, n'empêche, j'ai dû attendre mon tour.
Quand le cadeau est enfin arrivé dans ma boîte, j'en ai encore drôlement bavé pour l'extirper de son emballage. Je suis habitué aux colis Amazon, prédécoupés, on tire un bon coup, virilement, et le paquet est ouvert, il suffit de récupérer le livre, le disque ou je ne sais pas quoi, qu'on a donné des sous pour l'avoir! Pour peu qu'on ait du public au moment où on ouvre ce satané paquet, ça ne loupe jamais, tout le monde est ébahi... "ouah, comment tu l'as ouvert ce paquet!", et là, on fait son modeste, on baisse les yeux avec humilité, on enlève le plastique du bouquin super intello qu'on vient de recevoir pour montrer qu'on est aussi cultivé dans la tête que dans les muscles ; en général, le public, c'est ma femme, elle est carrément pâmée au delà de la pamoison et il est probable que, le soir venu, j'aurais l'occasion de pratiquer une autre activité que lire ce fameux bouquin.
Ça semble paradoxal quelque part, mais la culture, ça mène à tout, je ne me lasserai jamais de le répéter.
Avec le Nabe, ça ne se passe pas du tout comme ça. Il est calfeutré dans un paquet oblong, avec trois kilos de scotch marron super costaud pour l'entourer. C'est quasiment blindé, comme si Nabe était tellement sulfureux qu'il fallait protéger ses bouquins contre les tirs de snipers pendant le voyage. Du coup, quand je commence à forcer pour l'ouvrir magistralement comme je le fais d'habitude, je parviens à peine à distendre un peu cette saloperie de scotch. J'insiste, je m'escrime comme un gros macho à la con, et ne réussis qu'à me ridiculiser un peu plus! À la limite, j'ai l'impression que ce sont mes doigts qui se distendent plutôt que le scotch. Je me résous à aller chercher un cutter, penaud, la queue basse ; j'ai intérêt à l'ouvrir ce foutu paquet, parce que je sens bien que pour les autres activités du soir, après cette piètre prestation, ce sera tintin.
Le cutter a eu le bon goût de se planquer, évidemment, et je suis obligé de retourner l'ensemble des meubles de la maison pour remettre la main dessus. Ça ne se voit pas, comme ça, quand je raconte, mais je suis sur le point de perdre patience. Enfin, je déniche l'instrument sauvagement tranchant et commence à envisager de taillader la gueule de cet emballage du diable. En même temps, j'ai beau être énervé, je souhaite moins que tout au monde abîmer le bouquin! Je l'ai assez attendu comme ça! Et je l'ai payé drôlement cher en plus! Grâce à la longueur du carton, largement supérieure à celle du livre, je parviens à couper sans risque et à ouvrir proprement le carton protecteur.
Je libère le brûlot de son costume de voyage. C'est un objet étrange... Un livre neuf, c'est toujours très beau, parallélépipède impeccable promis à devenir plus flou avec l'usage, il faut l'admirer avant de commencer de le lire, son vieillissement sera rapide et irréversible. C'est encore plus vrai quand c'est un gros livre, et c'est justement le cas. Celui-ci est encore plus beau et plus étrange que les autres car il est tout noir. Le titre est inscrit sur la première de couverture, en grosses lettres bien nettes, d'une police de caractère bien droite : "NABE L'HOMME QUI ARRÊTA D'ÉCRIRE ROMAN". Sur la quatrième de couverture, on lit le nombre "28" dans la même typographie, c'est le 28ème opus de Nabe. Il n'y a... rien d'autre sur cette couverture, rien du tout. Pas de nom d'éditeur, pas de code barre, pas de titre sur la tranche, pas de copyright truc, de remerciement à machin, rien. Je me dis que cette tranche va trancher! Toute noire, on ne va voir qu'elle dans les rayons de ma bibliothèque. Par contre, si les autres livres autoédités par Nabe sont du même moule, ça risque d'être rigolo au bout d'un moment.
Qu'est-ce qu'il est beau! J'ai presque envie de ne pas le lire, ou d'en commander un autre juste pour le garder encore tout frais. Mais je remballe vite ces enfantillages. Et comment que je vais le lire! Et je consacrerai mon argent à acheter un des vingt-sept autres bouquins, celui-ci s'usera donc, c'est naturel et c'est bien. J'aperçois déjà des empreintes de doigts sur le beau noir, je les montre à ma femme qui me dit "oui, mais ce sont les tiennes!" Elle a raison, ces traces de doigts commencent à personnaliser ce bouquin à mon image. C'est déjà un peu moins celui de Nabe et un peu plus le mien. Le lecteur s'approprie l'œuvre, ça commence par des traces de doigts, et ça continuera par de minuscules cornes, des pliures infimes, l'encre qui s'use au contact du regard. Ma femme a beau préférer Marc Lévy à Nabe, elle est quand même géniale.
Je l'ouvre, c'est émouvant, mon premier Nabe, je lis quelques lignes, déjà, je trouve ça fabuleux. Je le referme, savourant d'avance les longues heures de lecture à venir de ce joli pavé.
Entendons-nous bien, quand je dis "Mon premier Nabe", ce n'est pas tout à fait exact. J'en ai déjà lu trois des Nabe, des petits livres publiés aux éditions Le Dilettante. J'ai commencé par "La marseillaise" qui parle de l'hymne national dans l'interprétation du génial Albert Ayler. Quand Nabe parle de jazz, tout le monde adhère, on lui a même proposé d'écrire un dictionnaire amoureux du jazz, mais il a refusé, par panache. Moins panaché que lui sans doute, je regrette ce refus, qu'est-ce que j'aurais aimé ça! S'il y a quelqu'un qui est qualifié pour écrire un dictionnaire amoureux du jazz, en ce bas-monde, c'est bien Nabe! Lui qui joue, qui peint, qui écrit jazz! Qui EST jazz! Lui qui a écrit cet hallucinant article sur Monk auquel Laurent de Wilde a tout piqué. C'est simple, depuis que je l'ai lu cet article, je ne peux plus ouvrir mon "Monk" de Laurent de Wilde. Pourtant, c'était mon livre de chevet, je le connaissais mieux que ma femme (c'est une blague bien sûr, comment pourrait-on connaître sa femme?). Seulement c'est tout un bouquin pour dire en moins bien ce que Nabe dit en trois pages, en 1983, alors qu'il avait vingt-cinq ans.
Dans "La marseillaise", on trouve un peu de souffre typiquement nabien, en plus, pour parfumer ce jazz, puisque le trublion magnifique en profite évidemment pour dire qu'il n'en a rien à foutre de la France, de la patrie et des hymnes nationaux à moins qu'ils ne soient repris en jazz free. Moi, ça me convient parfaitement, je ressens la même chose, mais au moment où le célèbre débat sur l'identité nationale s'affaisse sur lui-même comme un soufflé préparé par Gaston Lagaffe, dire qu'on s'en fout d'être français continue de choquer.
Dans la même veine, quoique moins politique, j'ai lu "Nuage", le livre sur Django. C'est crucifiant de beauté, et ça m'a permis de redécouvrir Django dont je ne suis pas le plus grand expert. Dans ce livre, Nabe dit "qu'il a un problème avec Stéphane Grappelli". J'estime que ça mérite d'être remarqué! Il ne dit pas "Grappelli, c'est de la merde", ou "Les soli de Grappelli viennent saloper la musique de Django, je fais des montages en coupant cette daube pour m'épargner la souffrance d'écouter ça".
Non, il avoue avoir un problème avec le poulbot violoniste, ce qui montre qu'il est capable de ne pas aimer quelque chose tout en restant gentil et en subjectivant clairement sa critique. Ceux qu'il traite de fiente sans prendre autant de précaution (ils sont nombreux) ne peuvent donc pas se réfugier derrière l'excessivité, la provocation ou le second degré de Nabe pour tempérer le propos.
Enfin, toujours chez Le Dilettante, j'ai lu "Le vingt-septième livre", l'avant-dernier donc. Il s'agit en fait de la préface d'une réédition de son premier opus : "Au régal des vermines" qui avait fait tellement de scandale en 1985. Dans cette préface, élevée au rang d'ouvrage à part entière, Nabe s'adresse à Houellebecq, son ancien voisin, celui qui a si magnifiquement réussi pendant que Nabe échouait tout aussi magnifiquement. Il lui annonce qu'il arrête d'écrire, et il est donc tout à fait naturel que le livre suivant s'intitule "L'homme qui arrêta d'écrire", c'est justement celui que je tiens entre les mains.
Si je dis que c'est mon premier Nabe, c'est parce que les trois bouquins cités plus haut sont des petits volumes, des livres qu'on lit vite, qui tiennent dans une petite poche. Dans l'œuvre de Nabe, tous les livres ne se ressemblent pas. Il y a les pamphlets de politique internationale, les essais, les romans, les célèbres journaux intimes, les tracts (qu'on ne compte pas dans les 28 et qui sont diffusés gratuitement sur internet), les petits livres. Le livre que je viens de recevoir est donc mon premier roman de Nabe, c'est mon premier gros pavé, 685 pages, il tient un peu du pseudo journal aussi. Bref, c'est un livre peut-être plus important que ceux que j'ai déjà lu.
Impossible de vraiment commencer à lire. Il faut que je nourrisse les petits z. Chez les z, on mange toujours à la même heure, tout est réglé comme du papier à musique, ou comme à l'armée selon les appréciations. Et après le repas, je fiche le camp pour me rendre au Niouzz où se tient la réunion de clôture de la gig pour Haïti...
La réunion dument finie, bien réunionée, le bout de gras fièrement discuté, je rentre chez moi racompagné par le superbe photographe Alain Malfilatre. Il est bien 23h30. Chez les z, non seulement on mange à heure fixe, mais on se couche aussi avec les poules. En tout cas, moi, je me couche avec les poules quand je n'ai pas de concert, surtout en semaine. Normalement, à 23h30, ça fait déjà deux heures que je fais profiter le voisinage de ma remarquable capacité à ronfler. Il faut se mettre d'urgence sous la couette, fermer les yeux très fort pour dormir très vite pour ne pas louper encore plus d'heures de sommeil (car je me lève aussi avec les poules).
Seulement voilà, il y a le Nabe. Il est là, posé sur la table basse du salon des z. Bien à plat, pas à moitié à cheval sur un truc qui trainerait, non, bien posé par moi avant de partir pour ne pas qu'il s'abîme pour rien. Il me fait de l'œil, un œil noir bien sûr. Je ne peux pas me retenir, on ne résiste pas à Nabe, on l'adore ou on lui casse la gueule, moi j'adore et j'ouvre le bouquin et je recommence à lire, tant pis pour les poules.
Le lendemain matin, je m'en vais sauter dans mon tram. Une fois de plus, je considère mon Nabe qui me regarde toujours, goguenard. Je l'emmène-t'y ou je l'emmène-t'y pas? C'est méchamment tentant, car c'est quand même dans le bus qu'on bouquine le mieux, je suis désolé. D'un autre côté, si je le prends, il sera trimbalé, balloté, mis dans un sac aux rudes manières, ça risque de l'esquinter encore plus.
Et puis merde! Je parle exactement comme un vieux con, ce livre, il est fait pour être lu, non? Tant mieux s'il a la patine Twisto, c'est comme les traces de doigts, ce sera ma marque. Je le mets donc dans mon doggy-bag, au dessus de ma cuisse de poulet pour ce midi, bien enveloppé dans deux sacs plastiques pour ne pas qu'il soit graissé à la volaille, et me voici parti pour un délectable transport vers mon boulot.
Ce que ça raconte? Hihi, c'est génial, je vous conseille de le lire, vous pouvez l'acheter sur le site de Nabe http://marcedouardnabe.com/, ça lui fera des sous.