michel z, Chanteur de Blues > Les dernières gigs > Modulation bien swiguante (13 mars 2010)

Le programme de la gig

Clochettes
Les filles du bord de mer
Padam Padam
Esperanza
Coco Song
Les copains d'abord
Emmenez-moi
Les copains d'abord
La piave
La mauvaise réputation
Amsterdam

Liens
Manouska
La Double Croche

Modulation bien swiguante

J'aime l'imprévu, l'improvisation, ces deux mots sont visiblement cousins, peut-être même frères. Je veux faire de ma vie un long set de jazz, avec ses airs lents, tristes, enjoués, festifs, les standards et les compos, les traditionnels et les avant-gardistes; avec les expositions de thèmes, réglées comme du papier à musique, et les chorus qui partent à l'aventure, ceux qu'on joue et ceux des amis qu'on écoute. C'est exactement comme ça que je vois ma vie, pourvu que ça swingue tout du long.

Jule et Léon et michel z

Des fois, rien ne se passe comme on l'avait pensé.
On peut alors choisir de résister, de vouloir à tout prix remettre les bons accords aux bons endroits même si le bassiste à visiblement décidé de partir sur un autre morceau!
On peut aussi décider d'aller à fond dans cette nouvelle direction.

Dans le premier cas, on risque de beaucoup se fatiguer pour peu d'amélioration, le bassiste a toujours raison, même quand il a tort, c'est à savoir, il ne joue jamais faux! Les accords qu'il pose sont ceux que le public entend, si c'est le mauvais, le public entend le mauvais et ce sont les autres qui paraissent jouer faux.
Dans le deuxième cas, on peut se ramasser dans le mur en pleine vitesse, ou alors toucher au sublime, c'est selon, c'est une chance sur deux.
En général, la deuxième option permet l'espoir de se faire le meilleur plaisir. Aussi, je n'hésite pas.

J'avais organisé ma soirée au petit poil. Début au Niouzz, pour aller applaudir ma copine Delphine, laquelle jouait avec la chanteuse Sandrine Fauquemberg. Ensuite, je passais au Café de l'Orne où il y avait également un concert intéressant. C'était sans compter sur une chouette modulation inattendue, surprenante, de celle qui font les plus belles compos, et aussi les plus casse-gueules.

C'est Jule qui m'appelle. Il y a le soir, à Lisieux, un concert de Manouska dans lequel chante son copain Arthur, il s'avère qu'on sait déjà que le guitariste sera en retard, sauf s'il invente la machine à déporter instantanément, ou s'il roule à 76454km par heure sans se faire choper sur l'autoroute. L'idée est donc que Jule et Léon fasse une première partie pour faire patienter le public en attendant l'arrivée du virtuose. Si le public glande sans qu'il ne se passe rien pendant une heure et demie, il risque de s'énerver, de sortir casser quelque chose, les tensions sont vives des fois, et il suffit d'une étincelle pour que ce soit l'émeute. Lisieux, c'est une ville beaucoup plus importante que le nombre d'habitants ne le laisse supposer, à cause de ste Thérèse, il se peut que ce soit le départ d'une guerre civile qui enflammerait le pays, puis l'Europe, par contagion. Ni une, ni deux, Obama serait contraint d'envoyer les GIs pour remettre de l'ordre. Je ne pense pas que les russes laisseraient faire ça sans rien dire. Les vieux réflexes ont la vie dure et le Kremlin pourrait bien se souvenir qu'il a de grosses bombes atomiques encore toute prêtes à transformer la planète en champ de ruine. Est-ce qu'on a décemment le droit de laisser un tel bordel se mettre en place sans rien faire? Je ne sais pas pour vous, mais moi, j'ai jamais apprécié de prendre des bombes atomiques sur la gueule, pas plus que la roulette du dentiste ou la déclaration d'impôts. Je sais, c'est con, mais c'est plus fort que moi.
J'ajoute que cette apocalypse correspond au scénario optimiste. Ça pourrait largement être pire et le public pourrait demander à ce qu'on le rembourse purement et simplement et aller faire la fête ailleurs! Le groupe jouerait alors devant une salle vide, alors que c'est son dernier concert historique!
On ne peut pas faire ça à un copain. Nous voilà partis pour Lisieux avec Jule et la Fannette. On passera prendre Léon qui habite dans le secteur et on se rendra à la Double Croche, là où se déroule la gig.

Sitôt dit, sitôt fait. Après avoir franchi moultes petites routes charmantes et pas faites pour les gens pressés, nous arrivons à la ferme de Léon. Il avait prévu de nous faire avaler une soupe aux choux dont le fumet provoque en nous des gargouillis gastriques impatients. Hélas, mon Léon, on n'a pas le temps! Arthur a déjà passé vingt-huit coups de fils à Jule pour lui demander où il en est. En plus, le réseau passe très mal dans cette cambrousse lexovienne, les deux chanteurs gueulent sur le malheureux combiné pour tenter d'envoyer assez de volume aux quelques maigres ondes qui parviendront, épuisées, jusqu'à destination. Il faut arracher Léon à sa soupe, avec regret bien sûr, et il réussit de son côté à saisir au vol un bocal de rillette pure oie (qu'il fabrique et vend) et quelques tranches de bon pain. On ne va quand même pas jouer le ventre vide!

Nous arrivons à la Double Croche pas trop tard par rapport à la partition. C'est un endroit vraiment excellent pour les concerts. Une scène, une salle, à dimension humaine, avec des loges pour les musiciens, des gens particulièrement accueillants. J'adore!
Arthur est là aussi, heureux de nous voir. Il connaît bien Jule et Léon vu que mes deux compères ont l'heur de jouer avec lui dans le groupe des Ratures, dont je reparlerai très bientôt. C'est un gars qui est en permanence dans l'énergie, dans la démesure, il ne bouge pas, il danse, mime et jongle; il ne parle pas, il exhulte; il ne sympathise pas, il s'enthousiasme!
Les arbres et les obstacles se couchent devant ce Porthos moderne, son accueil est tonitruand, bienvenue chez Jupiter, j'espère que vous ne craignez pas le tonnerre. En vieux fan du capitaine Haddock, je ne peux que me sentir à l'aise devant cette bonhommie tapageuse.

Nous commençons à balancer sans plus tarder. Tout se passe bien, sauf une merde de bruit de connerie de saloperie qui sort de ma guitare. J'ai déjà eu des merdes de ce genre avec celle-là et il faudrait que je m'en occupe. J'aurais dû prendre l'autre, qui ne me fait jamais ce coup-là. En attendant, je joue avec une guitare accoustique qu'on me prête et ça marche très bien. Du coup, je rembarque ma lyre en coulisse, à quelque chose malheur est bon car on va pouvoir répéter un petit brin, histoire de recaler quelques chansons pour le petit nouveau de la bande: moi-même.

Et la gig commence! J'ai un plaisir pas possible à jouer avec Jule et Léon. Évidemment, ce n'est pas facile, mais après une répète et trois gigs, ça commence à se mettre en place. Il reste bien un ou deux grooves qu'il faut que je chope, par exemple "La mauvaise réputation". J'ai mis mon nouveau chapeau, en hommage à Marcel Zanini. Le son est bon, nous aussi et la Fannette prend des photos, des films et chante les fins de phrase de "Coco Song". Lisieux peut être aux antipodes, on s'en fout, on amène nos fans. La voix de Jule est plus belle que jamais, l'accordéon et la clarinette virevoltent autour de ma rythmique de plomb. Une bonne gig qu'on aurait pu faire durer plus si on avait eu assez de répertoire, on était arrivé au bout.

Tandis que j'écris ces lignes, la camionnette du groupe Riff-Raff fait demi-tour dans mon impasse. Ils cherchent surement leur chemin, vers un nouveau concert peut-être... Bonne route les amis, et faites bien hurler vos guitares!
J'avoue que je me suis branché sur celle de Django plutôt que celle d'Angus Young aujourd'hui. J'écoute les enregistrements à la guitare électrique, au début des années cinquante, car Nabe les aime bien. C'est vrai que c'est étonnant d'entendre le sublime gitan dans un contexte aussi moderne. Je crois que je préfère ça au quintet du Hot Club de France. Sacré Nabe, il a raison une fois de plus!


Vient le tour du groupe Manouska. Le guitariste n'est toujours pas arrivé mais il faut bien commencer! Ils attaquent par une longue intro instrumentale pour gagner encore du temps. On voit déjà la formidable qualité technique du groupe, le niveau est impressionnant. En ce qui concerne l'aspect scénique, le démarrage est immédiat, Arthur ne craint pas les claquages, il attaque sans échauffement avec une énergie quasi surnaturelle.

Jamais ça ne redescendra de toute la soirée! Cette bourrasque a le souffle assez long pour tenir distance. Ça bouge, ça chauffe et ça saute, dans le public et sur scène. La cohésion et la qualité technique sont tout simplement ébouriffantes. Toute cette débauche d'énergie, j'avoue que c'est un peu beaucoup pour moi qui aime surtout l'émotion. Mais c'est quand même un concert de qualité exceptionnelle et les jeunes apprécient! Il faut dire que le groupe se donne à 200% car c'est le dernier concert, der des der, un des membres partant vers son destin à Chicago. Les gars se déchaînent avant de se séparer, c'est logique!

Quelques moments musicaux me séduisent vraiment beaucoup et j'ai la chance d'en filmer un au milieu de l'ouragan. Curieusement, les enregistrements qu'on peut trouver sur myspace sont tout à fait calmes. Je recommande, c'est de la très bonne musique.

La soirée publique est terminée, l'after a lieu chez le fantastique batteur du groupe. Quel type sympa! Ensuite, nous rentrons chez Léon qui m'a préparé un canapé, devant la cheminée. Je m'y allonge et m'y endors aussitôt, fourbu d'avoir réussi à bien swinguer mon existence, en impro, en live, avec ma gratte qui fait du bruit et mes amis qui jettent des modulations sous mes pieds pour me faire plaisir.