michel z, Chanteur de Blues > Artistes et chansons > à petites foulées (10 mars 2010)

à petites foulées

Mercredi, jour des enfants. Ce jours là, ils ne bossent pas, ils glandouillent pantouflards, pyjamards, ils roupillent comme des sonneurs jusqu'à midi si ça leur chante.

Tu parles...

Les miens ont un emploi du temps de ministre tous les mercredis, comme tous les enfants dont les parents se croient obligés de leur organiser un agenda aussi dense que le cafard d'une veille de rentrée. Musique, sport, soutien scolaire, anniversaires de copains, visite à la grand-mère, catéchisme, dentiste, le mercredi, on y bourre tout ce qu'on peut, le plus possible, comme on farcit une oie bien grasse, ou comme on la gave. Au final, on espère bien recueillir le bon foie gras de ces gamins super savants, saltimbanques, champions, cultivés, trop de la balle, artistes de cirques, avec une élocution parfaite et qui savent de quel côté de l'assiette on met la fourchette. D'ordinaire, chez les z, c'est ma femme qui se coltine les trois tours de compteurs de la voiture à toute berzingue pour poser truc et récupérer machin dans le bon ordre, au bon endroit et à la bonne heure. Pendant ce temps, moi, je sauve le monde en gagnant le salaire qui permettra à mes enfants de manger du Nutella à quatre heures. C'est ce qu'on appelle l'égalité des sexes, et on voit que je me donne à fond pour la faire progresser, à petites foulées.

Manque de bol, ce mercredi là, c'est quand même moi qui m'y colle au turbin psychopathe du mercredi, vu que ma femme a une réunion, une animation pédagogique. Elle va prendre sur son temps d'infernal repos pour améliorer sa science de l'éducation de nos mômes. J'approuve, j'approuve complètement, les miens aussi, d'enfants, je veux qu'ils aient des instits au top du top de la modernité de la pédagogie; bravo!

En attendant, c'est moi qui dois prendre un jour de congé pour endosser la tenue élégante de chauffeur de ministre, avec la casquette et tout et tout. Tant pis si mon entreprise se casse la gueule en bourse vu que c'est sur mes frêles épaules que ça tient, comme chacun le sait.
Ce qui est embêtant, c'est que c'est en voiture que ma femme va réanimer la pédagogie; J'ai pas les moyens de m'en payer deux, ni envie, et surtout j'ai pas le permis de conduire, alors je ne vois vraiment pas ce que je pourrais bien foutre d'une autre voiture! N'empêche, pour faire chauffeur, ça complique un petit peu. Heureusement, il y twisto et ses merveilleux itinéraires "avec le moins de changements possible", "le plus rapide", "avec le moins de marche", "pour visiter la ville", "pour éviter Ducon" ; si on veut, on peut mettre trois heures pour aller d'un point A au même point A en passant de bus en tram et de tram en bus avec un bonheur indicible. On peut aussi aller de chez moi à l'école de musique d'Hérouville en emportant le trombone dans une main et mes deux petiots dans l'autre, ce n'est vraiment pas un problème et la casquette n'est pas exigée. Ben, c'est ce qu'on a fait, à petites foulées.

Une fois le trombone bien récuré du souffle musical de mon fils sous l'œil critique de son professeur tandis que ma fille et moi-même l'attendions au bistrot du coin en buvant qui son pain au chocolat, qui son whisky sans alcool (il est dix heures du matin), on renverse le sablier, on rembobine et on refait le voyage à l'envers. J'adore me faire cuire au soleil derrière les vitres du gros véhicule tandis que ma fille s'exerce à déchiffrer les messages de sécurité et que je discute de Kierkegaard et de la relativité restreinte avec mon fils devant des passagers ébahis qui se demandent s'ils doivent prévenir l'institut ou la police montée. À la fin du parcours, me voici revenu dans mon logis bien calorifé (parce que dehors ça pèle méchamment, surtout avec ce putain de vent du nord qui vous tartouille la tripe). Je range le trombone dans son étui, mes enfants aussi, et je peux enfin retrouver ma place préférée sur ma chaise qui se dépaille un peu devant mon ordinateur comme celle de Glenn Gould le faisait devant son piano. J'allume la sainte machinerie et je la laisse tranquillement démarrer, ce qui m'octroie le temps de me faire un café et d'aller refaire le papier peint du salon, à petites foulées.


Soudain, tandis que je déambule nonchalamment sur Facebook, un chat jailli du bas de mon écran. C'est comme ça les chats, une seconde avant il n'y avait rien, une seconde après, il y a la tronche d'un ami réduite à un petit carré minuscule et en dessous on voit "salut", ou "hi", ou "avé", ou "guten tag" en fonction de la nationalité du pote. En l'occurrence, c'est Carl Marche qui me hèle ainsi. Carl Marche est un trompettiste de jazz, déjà, ça sonne pas mal. Je le connais depuis que j'ai tapé le bœuf au Soubock avec lui. J'ai écouté ce qu'il faisait sur myspace, c'est de l'electro-jazz et c'est excellent, voilà.
On tape donc la discute avec Carl, après l'avoir fait du bœuf. C'est un costaud, et je suis content que ce tapage reste figuré, sinon, la discute et le bœuf feraient une drôle de gueule et il faudrait avertir la SPA. Il m'apprend deux choses qui m'intéressent :
Primo, il vient de sortir un single, uniquement en téléchargement, sur le site de la FNAC, et tout en chattant, je m'empresse d'acheter les deux jolis fichiers et de les télécharger avec mon PC qui n'en peut plus de se demander comment il arrive encore, à son âge, à faire tout ça en même temps, en petites foulées. Supers les morceaux!
Deusio, il joue le soir même au BAM.


Pif pouf badaboom, j'ai deux trois trucs à bouiner en ville cet après-midi, notamment du côté du Niouzz, mais ensuite, s'il faut vraiment terminer cette journée quelque part, ça pourrait bien être au BAM, à esgourder un peu de bon jazz.
J'avertis donc ma femme, rentrée épuisée, que je ne pourrais pas l'aider à torcher les moutards le soir vu que j'ai pratiquement promis à Carl de venir à sa gig et qu'elle n'a rien à gagner à être mariée avec un type célèbre pour n'avoir aucune parole. Déjà que j'ai complètement oublié de faire faire les devoirs, ranger les chambres, signer les carnets de correspondance et vider le lave vaisselle, il ne s'agit pas que je continue à m'enfoncer. Le féminisme, pour moi, c'est sacré.

Tandis que j'écris cet article, je jubile, je réécoute pour la 764ème fois la célèbre émission Apostrophes de 1985 où est apparu Marc-Edouard Nabe. Cette fois-ci, je visionne l'émission en entier sur le site de l'Ina. Qu'est-ce que je vois? Tabary est également invité dans cette émission, Tabary, l'auteur d'Iznogoud! Ça, c'est marrant!
Nabe lui dit : "vous êtes un adulte qui travaille pour les enfants, je suis un enfant qui travaille pour les adultes". Tabary réagit en expliquant que la bande dessinée n'est pas spécialement pour les enfants, ce en quoi il a raison, à mon avis. Du coup, plus personne ne s'occupe de la deuxième partie de la phrase, pourtant très intéressante.
Je suis très content de voir cette émission en entier et pas seulement les passages dans lesquels intervient Nabe, comme un fan de Charlie Parker qui trouverait enfin un enregistrement du bird dont on n'aurait pas coupé les soli des autres musiciens! Vive l'Ina!


Me voila donc reparti dans la tempête, je repasse par le Niouzz pour y poser mes tracts (oui, je fais des tracts maintenant, une lubie...) et je courbe ma destinée vers le BAM. Je ne sais pas pour vous, mais j'ai toujours un mal de chien à trouver le BAM. Oh, je sais bien où c'est! J'y suis allé des tas de fois, ce n'est pas le problème. Ce qu'il y a, c'est que je ne le retrouve plus. Je marche, je marche, je me pèle les cacahouètes comme c'est pas permis et je n'abouti jamais. Je sais que c'est dans le coin, y a Ross par ici, la Véranda par là, Monoprix derrière, mais il est où le BAM? C'est pas loin de là où il y a les flics, mais ce ne doit pas être pour ça que je ne le retrouve jamais. J'ai le sens de l'orientation d'une moitié de lombric, celle qui n'a pas la tête et qui se tord dans tous les sens comme la moitié d'un con. Je presse le pas, j'allonge la foulée. Il ne s'agirait quand même pas que j'arrive trop tard, après le concert. Le seul intérêt de cette longue déambulation à tête chercheuse dans le froid, c'est que quand j'arrive, les filles aiment bien me faire des bisous sur mes joues toutes fraîches. Ça passe très vite, à la troisième fille embrassée, c'est déjà plus ça. Le premier jus, il n'y a que ça qui compte, je l'ai toujours dit. Enfin, boum, j'arrive au BAM. C'est commencé depuis pas longtemps. Je le sais d'autant mieux que je n'y étais pas, quand ça a commencé. Parler de ce que je ne connais pas, c'est ce que je fais de mieux. Ça joue, je m'assoie.


Carl est là (heureusement) et il est accompagné par un pianiste que je découvre et à la basse... Julien Fleury! Je suis content, je commande un verre de pinard à la très jolie serveuse que je vois aussi pour la première fois. J'ai le cul bien calé au fond du fauteuil, je me réchauffe rapidement, j'écoute le jazz. Les musiciens jouent des vieux standards, "but not for me", "caravan", des trucs de chez Blue Note dans les années soixante "cantaloupe island". Il n'y a pas grand monde, Carl ne se crève pas trop, il joue à petites foulées en laissant des grosses plages à ses accompagnateurs. Le pianiste est excellent, mais on voit qu'il n'a pas l'habitude de jouer avec Carl. Chaque musicien a ses codes, les choses auxquelles il tient et les choses qu'il laisse se faire toute seule. Visiblement, le pianiste et Carl ne sont pas tout à fait en phase sur quelques points, notamment les fins de morceau. J'ai personnellement l'impression de bien sentir les intentions de Carl, mais c'est vrai que je ne lui tourne pas le dos.
J'aime ces petits flottements, c'est ça le jazz! Il faut le temps que tout se mette en place, en direct, devant le (maigre) public. J'adore. Monk faisait ça des fois, il répétait devant des milliers de personnes, il sortait de son piano pour interrompre Ray Copeland en plein chorus. Carl ne l'imite pas, bien sûr, il ne stoppe pas le train même s'il est parti un peu de traviole. Il lance des gros signes au dos du pianiste. Deux ou trois grooves sont un peu bancals, on débute la soirée à petites foulées.


Après la pause, on passe à d'autres morceaux et ça tourne beaucoup mieux. Il y a des discussions pendant l'arrêt; parler, ça reste un bon moyen de résoudre les problèmes. Il y a un jeune qui est assis juste devant Carl, il est saxo et il commence à jouer. C'est cool parce qu'il se donne comme si sa vie en dépendait. Ça donne un bon coup de tatane dans le train de la musique. La relance est d'autant plus vive que le public commence à se pointer et la salle à se remplir. Ça m'épatera toujours de voir les gens arriver après 22h30 en semaine, mais après tout, tant mieux! On allonge la foulée, la tension monte d'un cran, Carl fait marrer tout le monde en faisant un pseudo rap sur les paroles de la pub Findus.

Je filme, je filme, mais les morceaux durent quinze minutes et ils chevauchent mes cartes mémoires. Le groove est bien là maintenant, on est prêt pour la course de fond sans essoufflement. Je vois Christian et Cubain qui se pointent. On discute un peu des récents événements, la gig Haiti, tout ça, et on écoute la musique. Le jazz continue avec les quatre musiciens. Ils envoient maintenant des trucs de Gillespie et de Charlie Parker, "A night in Tunisia", "Confirmation". On touche au sublime. Le groupe est désormais excellent, tout simplement. Les soufflants se permettent quelques petits contrepoints et impros collectives. J'aime beaucoup le style de Carl, il est doux comme Gillespie. Gillespie? Doux? bien sûr!


Carl m'aurait bien invité à jouer aussi, mais je n'ai aucun biniou; franchement, je ne suis pas sûr d'être à la hauteur de toute façon. Cubain joue la cymbale chabada sur la table du BAM avec la touillette à écrabouiller la rondelle dans le Perrier de Christian. Il nous explique comment ça marche, la batterie jazz. Il faut commencer tout doucement, essentiellement par ce chabada sur la cymbale ride. Ding, ding-a-ding, ding-a-ding... tout doucement, pour bien lancer le swing avec la contrebasse. Au cours du morceau, on fait monter la sauce en fonction de la chaleur des solistes. On place des bombes de grosse caisse sous les pieds des soufflants et on claque des coups de caisse claire à la gueule du pianiste.

La gig se termine par un "Popity Pop", de Slim Gaillard, magistral, scatté par Carl. Il scatte en remuant les doigts comme s'il jouait de sa trompette coudée, c'est très visuel, très sympa.
Une fois que tout est terminé, je rentre chez moi aux petites foulées du véhicule de Christian. Il est quand même une heure du matin, ça me laisse quatre belles heures de sommeil, une pour chacun des musiciens de la soirée. Demain, ça va être un peu dur, mais ce n'est pas très grave, au moins, ce n'est pas mercredi.

Je suis content de ma petite personne et je m'endors avec un sourire, doucement, à petites foulées.