Groove tempestif dans les bobines
Ce qui compte pour moi, c'est le groove, plus que tout. Même les mots, j'aime quand ils groovent, c'est presque plus important que le sens des textes. Presque? C'est bel et bien plus important ! Un jour, j'aurais les couilles de faire des textes qui ne veulent rien dire, juste pour la sonorité des mots qui s'enchaînent.
En attendant, nous étions là, avec Sylvain, Poppins pour les photos et Jano, l'ingénieur du son, prêts à se bagarrer pour ne pas louper ces putains de grooves. On sentait que la météo n'allait pas tarder à devenir dégueulasse et on s'en foutait pas mal. Treize rythmiques à mettre dans la boîte, plus la basse, la guitare d'agrémentation et le maximum de voix. Un challenge impossible ? On l’ignorait, alors on l'a fait quand même.
J'avais des exigences, je voulais enregistrer la voix en même temps que la rythmique pour les chansons où c’est moi qui chante (parce que j’ai plein d’invités prévus pour la prochaine séance, et certains vont chanter). Je voulais enregistrer avec Sylvain, côte à côte, dans la même pièce. Mais c’est pile tout ce qu'il ne faut pas faire ! Pour le son, c'est l'horreur, les micros choppent tout en même temps, on ne peut plus corriger les erreurs, il risque d'y avoir des déperditions, des phases qui tournent, des merdes à n'en plus finir. Tant pis, parce que c'est aussi la spontanéité qui s'invite, c'est elle que je recherche avant tout, la vérité. J'accepte dix pains dans le morceau pour un peu de cette vérité, live en studio, et surtout pour que ça groove. Je ne veux pas entendre parler d'enregistrement au click, le seul click que j'aime, c'est le battement du cœur, s'il accélère un peu, c'est que c'était nécessaire à ce moment là.
J'étais là, avec mes paroles devant les mirettes, ma guitare dans les pognes, avec un immense Sylvain qui a splendidement tenus tous les grooves. On a fait les treize, en chantant en direct, comme des fous.
À midi, on s'est interrompu pour aller manger au Café de l'Orne, hampe pour Jano et Sylvain, saumon pour Poppins et moi. Ensuite, on est revenu au studio pour finir.
J'espérais un maximum de premières prises; il y en a eu, plein, et plus ça allait, moins on se gourait. On a causé de Brian Setzer qui disait que si on a raté la première prise, il fallait laisser tomber et passer à autre chose, question de jus. Jano avait quelques anecdotes qui semblaient démontrer que ce n’était pas qu’une légende. On n’a pas été jusqu’au-boutiste à ce point là, mais presque.
Je redoutais certaines chansons plus que d'autres, j'ai même failli laisser tomber la dernière "i love u", au bénéfice d'une reprise de "Un bourbon, un scotch, une bière", dans une version proche de celle de Zanini. Mais j'ai bien fait de m'en tenir à la première idée et de m’accrocher sur cette petite bossa taillée à la serpe, car le morceau est réussi au delà de l'espérance, grâce à un Sylvain carrément génial.
Vers le milieu de l'après-midi, on a pu attaquer la basse. J'avoue que j'ai pas mal galéré sur certains morceaux comme "rester à dîner", quelle saloperie! Quel est le con qui a écrit une grille aussi tordue? Le résultat est pas mal pour finir, un peu à la Paul McCartney; je me suis aussi gouré comme un malade sur "hold on", parce que je l'ai enregistré en sol et pas en mi. Une fois calé, ça allait.
Sur "something unusual", j'ai simplifié. Encore une grille abracadabrante, y a pas idée. Cela dit, une note bien au fond du temps, c'est mieux qu'un tricotage chiant à deux balles. Pour "routier", c'est Jano qui m'a aidé. Une des raisons pour laquelle je veux bosser avec ce gars-là, c'est que c'est un batteur, donc grand rythmicien, un ingénieur du son, donc il tripote tous les boutons comme un chef trois toques s'occupe des casseroles dans sa cuisine, et en plus, il a une oreille d'enfer, bien meilleure que la mienne! L'autre raison, c'est bien sûr que c'est le seul être humain qui puisse accepter ma démarche d'urgence, de spontanéité à tout crin, un grand bonhomme.
Une fois la basse dans la boîte, jouée à ma façon (tout pour le rythme), c'était le moment de passer aux petits gratouillis additionnels de guitare. Pour ça, pas de problème, une fois que le groove est en place, on est dans le plaisir sans crainte de faire merder l'affaire. C'est un peu du pipeau, quand on y pense, mais ne boudons pas les plaisirs simples et pas chers.
Ensuite, les chœurs. Là encore, Jano m'a énormément aidé et conseillé pour pallier à mon oreille un peu déficiente. Et on est arrivé au bout!
C'était du beau boulot, et on a réussi à faire tout ce que j'espérais, ce qui est un exploit, n'ayons pas peur des mots, surtout quand on entend le résultat. Ça faisait une belle équipe, et on est les meilleurs ! Si je ne le dis pas, personne ne le fera !
On ne pouvait pas terminer cette journée sans aller boire un coup, mais ça a été presque plus dur de trouver un bistrot sympa encore ouvert que d'enregistrer le disque. Finalement, on s'en est bien tiré car on a atterri au Catumagos, très cool!
Pendant ce temps, c'était la tempête et la France s'écroulait, on se serait cru dans Shakespeare.