C'est cool, en ce moment, les débats fusent de partout, dans tous les sens. Pour ceci, contre cela, pensez-vous que, que diriez-vous de...
J'adore ça. Que ça frite! Que ça discute! Et que ça dispute! Le débat et la polémique, c'est la démocratie!
J'apporte ma modeste pierre à l'édifice en parlant d'un sujet qui m'intéresse et qui s'inscrit bien dans l'actualité: la gratuité.
On s'habitue peu à peu à ce que tout soit gratuit, du moins en apparence. On trouve normal qu'un certain nombre de services tels que des sites internet en tout genre, des applications comme la messagerie ou la téléphonie ne nous envoient plus la facture. On s'offusque presque de devoir payer pour écouter de la musique, voir des films ou regarder la télévision, utiliser des logiciels ou même assister à des spectacles.
Cette tendance à la gratuité, ou plutôt à la pseudo gratuité, car nous payons par derrière ce qui ne nous est plus facturé par devant, a une influence néfaste sur la qualité des services et biens culturels que nous consommons. Persévérer dans cette voie conduit non seulement à altérer cette qualité, mais elle ne permet paradoxalement pas au plus grand nombre d'accéder à ces services et à cette culture. Il est temps de revenir à un juste affichage du prix des choses.
On ne veut plus rien payer. Cette tendance n'est pas d'aujourd'hui, puisqu'à la suite de Woodstock et autres grands festivals gratuits, il était devenu courant de penser que tous les grands festival ne devaient pas faire payer l'entrée. Ainsi, le
Festival Express
a été en partie gâché par les gens qui considéraient que le prix (pourtant modeste) du billet d'entrée était prohibitif simplement parce qu'il existait.
Avec le développement d'internet, la mode du gratuit a explosé. Il me semble que ça a commencé par le gratuit illégal, le piratage. On s'est mis à échanger des fichiers musicaux à tire-larigo de disque dur à disque dur. C'est devenu tellement courant que beaucoup de gens qui pratiquent ce piratage ne sont pas entièrement conscients de l'aspect illégal de l'affaire. D'autres utilisent des arguments du genre "si c'est interdit, ça n'a qu'à être impossible techniquement" et de télécharger à qui mieux mieux en attendant. La cohérence de ceux-là est établie depuis qu'on a tenté de faire des lois pour enfoncer le clou de l'interdit. Ils ont rétorqué que c'était de mauvaises lois puisqu'elles étaient inapplicable techniquement. Bien sûr, ils se sont bien gardés d'aborder le fond de la question.
Les arguments des pirates sont proprement extraordinaires et pourraient trouver une grâce poétique à mes yeux si les conséquences n'étaient pas aussi graves. Mon préféré, c'est celui qui consiste à dire que plus on pirate, plus on achète! L'idée, c'est que grâce à l'écoute gratuite, on choisit mieux ce qu'on aime et qu'on n'a donc plus peur de mettre la main au portefeuille. J'en conclus que sans les pirates, l'effondrement de l'industrie du disque aurait été bien pire! Les deux phénomènes coexistent exactement, merci aux pirates d'avoir aidé à limiter la casse! Les autres, ceux qui ne piratent pas, n'écoutent plus de musique du tout puisqu'on leur doit intégralement la descente dramatique. C'est bien triste, je trouve.
Le gratuit légal, le service gratuit, emboîta bientôt le pas au vol. Messageries gratuites, connexions gratuites (!) même si ça n'a pas duré, sites sociaux comme facebook, et enfin musique avec deezer. J'ai d'ailleurs remarqué que quand je déclare ne pas écouter la musique sur deezer parce que c'est gratuit, on me répond systématiquement "c'est légal, deezer!". Les anciens pirates font évoluer leurs arguments en fonction des besoins, c'est pratique.
On s'habitue si bien à l'apparence de la gratuité qu'on souhaite la voir s'étendre partout, sans bien réfléchir aux conséquences. La presse devient gratuite, ce qui fait peur, car son indépendance est en grand danger. Dans les concerts que j'affectionne particulièrement, ceux des petits bars, on reste plusieurs heures à écouter devant une seule consommation sans voir le problème que ça pose. Je concède que l'argent qui n'est plus consacré aux disques se retrouve souvent dans les concerts, je regrette simplement que ce soit, pour le coup, souvent les "gros" qui en profitent.
Je passerai rapidement sur le fait que les gens que j'accuse ainsi n'apprécient guère, eux non plus, qu'on déprécie leur travail et qu'on ne les remunère pas à leur juste valeur, ce en quoi je les approuve. Si on les volait, je pense qu'ils n'hésiteraient pas à crier au scandale.
Je m'attarderai plus longuement sur les raisons qui me poussent à craindre le développement du piratage d'une part et à m'opposer à la gratuité d'autre part. J'ai d'ailleurs un argument qui vaut pour les deux phénomènes: donner un prix à quelque chose, c'est aussi lui donner une valeur. J'entends déjà les protestations de mes amis anarchistes, mais cependant qu'ils considèrent la façon que l'on a de consommer de la musique. Si on la télécharge gratuitement, on la consomme sans y penser, comme l'air qu'on respire. Il est même très possible qu'on récupère un morceau qu'on oubliera carrément d'écouter. Quelle importance? En revanche, quand on achète, on prend bien le soin de choisir car on n'a pas les moyens de foutre l'argent durement gagné par les fenêtres. Une fois le morceau payé, on l'écoutera bien attentivement pour rentabiliser son investissement. D'ailleurs, si le morceau se révèle finalement décevant, on éprouve une vraie frustration à l'idée d'avoir banqué pour cette merde! Le morceau a de la
valeur
! Si on ne paye pas, on s'en fout!
Le piratage, c'est du vol, purement et simplement. Et je n'adhère pas du tout à l'argument qui consiste à dire que les cibles de ces vols sont d'abord, les "gros", les "exploiteurs". C'est vrai que les pirates s'attaquent aux grandes compagnies, aux grosses maisons de disques et aux artistes reconnus. Qu'ils réfléchissent néanmoins au fonctionnement de ces entreprises.
Une compagnie de disque fait (faisait) beaucoup de profit sur des artistes très "grand public". Si ces profits diminuent, elle réagit comme le font toutes les entreprises, elle taille dans les coûts. Ce qui coûte le plus, c'est la "recherche et développement", c'est à dire en l'occurence la production d'artistes qui seront peut-être les grands de demain. Le déchet est énorme, sur cent artistes, seuls quelques uns seront rentables et encore moins apporteront quelque chose de neuf... Les majors réduisent automatiquement les investissements sur ces jeunes talents potentiels et se concentrent sur ce qui rapporte: les stars à la mode. L'offre risque donc de ressembler de plus en plus à une succession de produits manufacturés, tous pareils, programmés pour vendre le plus possible et donc surtout pas novateurs.
On me répond par le système qui permet au public de produire lui-même ses artistes, comme mymajorcompany qui a permis à Grégoire de percer. J'aime bien ce système, mais il ne peut pas convenir, par définition, à un artiste d'avant-garde qui a dix ans d'avance sur le public. Je pense que jamais Thelonious Monk, Ornette Coleman ou Jimi Hendrix n'auraient été élus avec ce système.
On me dit aussi que le piratage existe parce que la musique est "trop chère". Je me souviens d'un journaliste qui posait la question à Renaud Donnedieu de Vabre, ministre de la culture de l'époque, je me souviens de la tête horrifiée de ce journaliste disant que la musique était "horriblement chère". Mais ça veut dire quoi, horriblement chère? Si c'est vingt euros pour un CD de la Star Academy, en ce qui me concerne, je trouve ça cher, en effet. Par contre, pour un inédit de Thelonious Monk et John Coltrane comme il en sorti un en 2005, il me semble que c'est donné!
Alors on y va, on fait comme dans les films, "tu l'estimes à combien la vie de ce type?" C'est combien quarante-cinq minutes de Miles Davis? C'est combien la cinquième de Beethov par Bruno Walter et le Columbia Orchestra? C'est combien "Exile On Main Street" des Stones? C'est combien "Live" de Donny Hathaway? C'est combien Public Ennemy? et Joey Starr? et Seasick Steve? et celui que vous aimez, vous?
Ça me rappelle la tête d'un gamin qu'on avait interviewé à la sortie d'un nouveau volume de Harry Potter. On lui demandait si 22 euros, ce n'était pas trop cher. Il répondit que non, que c'était le prix, et on sentait qu'il se foutait pas mal que ça aille dans la poche de quelqu'un qui était maintenant riche, il jubilait d'avance pour toutes les heures de bonheur qu'il allait passer à lire et à relire ce bouquin. Je ne sais pas combien de bonbecs il avait sacrifié pour s'offrir le livre tout frais sorti, mais il ne semblait pas les regretter.
Dire qu'un disque est trop cher est inutile et très con, je m'excuse. Il est "trop" pour l'un et "pas assez" pour l'autre. Je trouve qu'un journaliste devrait être plus factuel que ça! Le prix d'un disque, c'est ce qui permettra de rémunérer ceux qui l'ont fait: les artistes, les interprètes et les compositeurs, les techniciens, les musiciens, les gars du marketing, les producteurs, les informaticiens, ceux qui font le ménage dans les studios, les secrétaires, les financiers, les directeurs des ressources humaines, les décorateurs, ceux qui font les pochettes, l'imprimerie, le pressage. Pourquoi tous ces gens là ne mériteraient-ils pas d'être récompensés pour leur travail? Vous travaillez gratos, vous? Je préfère qu'ils vendent ce qu'ils fabriquent plutôt que de spéculer n'importe comment sur les bourses du monde.
Passons maintenant au gratuit légal. Je commence par celui que j'aime bien, et même que j'admire et que je respecte. C'est celui des communautés Open Source par exemple. Des tas de gens travaillent sur un logiciel à travers le monde et l'améliorent, d'abord pour eux et par passion, avant d'en faire profiter tout le monde. Ça donne Linux, Gimp, LateX, LillyPond, et quantité d'autres. Ce sont d'excellents logiciels en constante écolution, pas toujours simplissimes à utiliser, mais certainement de meilleure qualité que les logiciels développés par des équipes d'entreprises. Tout ça marche très bien, sur des principes qui ne sont pas commerciaux, mais qui tiennent parfaitement la route, bravo!
Il y a aussi les "logiciels à deux vitesses". Une version de base gratuite pour donner envie et une version payante pour aller plus loin ou pour les entreprises. J'use et abuse de ces logiciels, bravo!
Il y a les cadeaux. Les musiciens qui donnent un ou deux morceaux et qui font payer les autres. Ceux qui laissent l'auditeur décider du prix, bravo!
Il y a plein de formules sympathiques qui rendent d'ailleurs le vol d'autant plus inexcusable.
Et puis il y a les "business model" basés sur le gratuit, comme deezer. C'est légal, ça fonctionne sur la pub, parfait. Personnellement, je préfère payer directement qu'au travers de la pub. Ça ne me plaît guère que des annonceurs (que je ne connais pas) aient le pouvoir sur les fournisseurs de culture. D'autre part, les coûts seront reportés sur des biens de première nécessité. Il est donc faux de croire que la gratuité permet à tous d'accéder à la culture, ça contribue au contraire à réduire les budgets des familles qui sont bien obligées d'acheter ces produits là (qu'on ne leur propose pas gratuitement!)
Ce qui est vrai pour la musique est encore plus vrai pour la presse. Payer, c'est s'assurer de l'indépendance d'un journal!
Je propose donc que nous revoyions un peu nos valeurs et que nous n'ayons plus peur de payer. Payer, c'est reconnaître la valeur du travail et du talent qu'il y a derrière ce qu'on achète. Payer, c'est permettre de financer l'avènement des artistes de demain par les majors companies, ça n'en fera pas des philanthropes, mais c'est toujours ça de vaches enragées en moins pour quelques novateurs. Payer, c'est s'assurer de la qualité du service qu'on reçoit. Payer en face et en sachant comment, c'est ne pas le faire par derrière sans maîtrise. Payer, c'est ne pas faire semblant de croire à la gratuité.