Contre la gratuité
C'est cool, en ce moment, les débats fusent de partout, dans tous les sens. Pour ceci, contre cela, pensez-vous que, que diriez-vous de...J'adore ça. Que ça frite! Que ça discute! Que ça dispute! Le débat et la polémique sont les clefs de la démocratie!
J'apporte ma modeste pierre à l'édifice en parlant d'un sujet qui m'intéresse et qui s'inscrit bien dans l'actualité: la gratuité.
Parce qu'il faut dire qu'en ce moment, on tend à s'habituer à ce que tout devienne gratuit (même si ce n'est qu'une apparence à laquelle on fait semblant de croire). On trouve normal qu'un certain nombre de services tels que
- des sites internet en tout genre,
- des applications de messagerie ou de téléphonie
ne nous envoient plus la facture. On s'offusque presque de devoir payer pour écouter de la musique, voir des films ou regarder la télévision, utiliser des logiciels ou même assister à des spectacles.
Même si cette gratuité est feinte - nous payons toujours par derrière ce qu'on fait mine de nous offrir par devant - je pense qu'elle a une influence néfaste sur la qualité des services et biens culturels que nous consommons. Je cherche donc à démontrer, dans les lignes qui suivent, que
- la gratuité tue l'art
- elle ne permet même pas pas l'accès à la culture au plus grand nombre, contrairement à ce qu'on croit.
C'est pourquoi je pense qu'il est temps de revenir à un juste affichage du prix des choses.
On ne veut plus rien payer et ça ne date pas d'hier! À la suite de Woodstock et autres grands festivals gratuits, il était devenu courant de penser que tous les grands festival ne devaient pas faire payer l'entrée. Ainsi, le Festival Express fut en partie gâché par des gens qui considéraient que le prix (pourtant modeste) du billet d'entrée était inacceptable simplement parce qu'il dépassait zéro. Ces petits merdeux salopèrent largement la tournée à coups de manifs pour entrer sans payer. Les artistes, dégoutés, se donnèrent peu sur scène et privilégièrent plutôt les jams sessions dans le train!
Dans les années quatre-vingt-dix et deux mille, avec le développement d'internet, la mode du gratuit a explosé, avec des effets dévastateurs sur l'industrie du disque. Il me semble que ça a commencé par le gratuit illégal, le piratage. On s'est mis à échanger des fichiers musicaux à tire-larigo de disque dur à disque dur. C'est devenu tellement courant que beaucoup de ceux qui le pratiquent sont naïvement inconscients d'être des délinquants.
D'autres, plus malins mais encore moins honnêtes, utilisent des arguments du genre "puisque c'est possible techniquement et qu'on nous vend librement les outils pour le faire, c'est que c'est implicitement permis" comme si le fait que les marteaux soient en vente libre autorisait de facto qu'on fracasse la tête de son voisin avec. Depuis qu'on a tenté de faire des lois pour enfoncer le clou de l'interdit, le discours de ces malfrats est encore plus savoureux : "cette loi est injuste puisqu'elle est inapplicable techniquement! Si on ne peut pas faire appliquer la loi, c'est que ce qu'elle défend est implicitement autorisé".
Bien sûr, ces adeptes du onzième commandement (tu ne te feras pas prendre) se sont bien gardés d'aborder le fond de la question et de mesurer les effets de leur malhonnêteté.
Souvent, les arguments des pirates sont proprement extraordinaires et pourraient trouver une grâce poétique à mes yeux si les conséquences de leurs actes n'étaient pas aussi graves. Mon argument de merde préféré, c'est celui qui consiste à dire que plus on pirate, plus on achète! Si, si! Je jure que je l'ai entendu des tas de fois, celui-là! L'idée, c'est que grâce à l'écoute gratuite, on choisit mieux ce qu'on aime et qu'on n'a donc plus peur de mettre la main au portefeuille, et toc.
En suivant ce raisonnement, je conclus que sans les pirates (qui achètent plus que les autres, si vous me suivez) l'effondrement de l'industrie du disque aurait été bien pire! Les deux phénomènes coexistent exactement! En fait, l'industrie du disque devrait les remercier d'avoir aidé à limiter la casse! Si ça merde, ça doit être de la faute des autres, ceux qui ne piratent pas! Pour que la chute ait été aussi terrible, il faut croire qu'ils se sont subitement tous mis d'un coup à ne plus écouter de musique du tout, je vois que ça...
Je me demande ce que penseraient les pirates si on venait, à leur tour, voler leur travail en prétextant que c'est normal. Les quelques uns que je connais sont les premiers à crier qu'ils ne sont pas assez payés pour ce qu'ils font... étrange, non?
Est arrivé ensuite le gratuit légal, le service gratuit. Messageries gratuites, connexions gratuites (même si ça n'a pas duré), sites sociaux comme facebook, et enfin musique avec deezer. Tout ça, c'est gratuit! Et tout le monde trouve ça complètement normal.
Personnellement, je déclare à qui veut l'entendre que je n'écoute pas de musique sur deezer parce que c'est gratuit. On me rétorque systématiquement "mais tu sais, c'est légal, deezer!".
Primo, je n'ai pas dit que c'était illégal, j'ai dit que c'était gratuit! Et ça suffit pour me dissuader d'écouter.
Deuxio, je constate avec une jubilation mêlée de desespérance que les anciens pirates font évoluer leurs arguments en fonction des besoins. Un coup, le fait que ce soit illégal ne prouve pas que c'est mal; le coup d'après, le fait que ce soit légal prouve que c'est bien! C'est pratique! Du reste, je ne m'étonne pas, quand on est malhonnête, on peut l'être aussi intellectuellement.
Parmi les raisons qui me poussent à craindre le développement du piratage d'une part et à m'opposer à la gratuité d'autre part, j'ai un argument qui vaut pour les deux phénomènes en même temps:
donner un prix à quelque chose, c'est aussi lui donner une valeur!
Considérons la façon que l'on a de consommer de la musique: si on la télécharge gratuitement, on la consomme sans y penser, comme l'air qu'on respire. Il est même très possible qu'on récupère un morceau qu'on oubliera carrément d'écouter. Quelle importance?
En revanche, quand on achète, on prend bien le soin de choisir car on n'a pas les moyens de foutre l'argent durement gagné par les fenêtres. Une fois le morceau payé, on l'écoutera bien attentivement pour rentabiliser son investissement. D'ailleurs, si le morceau se révèle finalement décevant, on éprouve une vraie frustration à! Le morceau a gagné de la valeur du fait qu'on l'ait payé!
Le piratage, c'est du vol, purement et simplement. Et je n'adhère pas du tout à l'argument qui consiste à dire que les victimes de ces vols sont d'abord, les "gros", les "exploiteurs" et qu'ils méritent bien d'être volés. Comme si s'attaquer à une grande compagnie, c'était légitime après tout.
Les compagnies de disque faisaient du profit sur les artistes très "grand public" et investissaient sur des artistes plus risqués en espérant qu'ils deviendraient un jour les nouvelles révélations.
Depuis que les profits diminuent, elles ont réagi comme le font toutes les entreprises: elles ont taillé dans les coûts, c'est à dire dans la "recherche et développement", en l'occurence la production d'artistes qui seront peut-être les grands de demain. C'est en effet une activité coûteuse car le déchet est énorme! Sur cent artistes produits, uns ou deux seront rentables... Les majors réduisent maintenant les investissements sur ces jeunes talents potentiels et se concentrent sur ce qui rapporte: les stars à la mode. L'offre ressemble donc de plus en plus à une succession de produits manufacturés, tous pareils, programmés pour vendre le plus possible sans risque.
On me répond par le système qui permet au public de produire lui-même ses artistes, comme mymajorcompany qui a permis à Grégoire de percer. J'aime bien ce système, mais il ne peut pas convenir, par définition, à un artiste d'avant-garde qui a dix ans d'avance sur le public. Je pense que jamais Thelonious Monk, Ornette Coleman ou Jimi Hendrix n'auraient été élus avec ce système.
On me dit aussi que le piratage existe parce que la musique est "trop chère". Tel ce journaliste qui posait la question à Renaud Donnedieu de Vabre, ministre de la culture à l'époque, je me souviens de sa tête horrifiée tandis qu'il assénait que la musique était "horriblement chère".
Mais ça veut dire quoi, horriblement chère? Si c'est vingt euros pour un CD de la Star Academy, je trouve ça cher, en effet. Par contre, pour un inédit de Thelonious Monk et John Coltrane, il me semble que c'est donné!
Le prix des choses, c'est relatif. C'est comme dans ce film avec jean Réno qui disait "tu l'estimes à combien la vie de ce type?"
Alors, c'est combien quarante-cinq minutes de Miles Davis? C'est combien la cinquième de Beethov par Bruno Walter et le Columbia Orchestra? C'est combien "Exile On Main Street" des Stones? C'est combien "Live" de Donny Hathaway? C'est combien Public Ennemy? et Joey Starr? et Seasick Steve? et celui que vous aimez, vous?
Ça me rappelle la tête d'un gamin qu'on avait interviewé à la sortie d'un nouveau volume de Harry Potter. On lui demandait si 22 euros, ce n'était pas trop cher. Il répondit que non, que c'était le prix, et on ne le sentait pas dérangé de donner encore des sous à une auteur désormais riche. Il jubilait simplement d'avance pour toutes les heures de bonheur qu'il allait passer à lire et à relire ce bouquin. Je ne sais pas combien de bonbecs il avait sacrifié pour se l'offrir à peine sorti, mais il ne semblait pas les regretter.
Dire qu'un disque est trop cher est inutile et très con, je m'excuse. Il est "trop" pour l'un et "pas assez" pour l'autre. Je trouve qu'un journaliste devrait être plus factuel que ça! Le prix d'un disque, c'est ce qui permettra de rémunérer ceux qui l'ont fait: les artistes, les interprètes et les compositeurs, les techniciens, les musiciens, les gars du marketing, les producteurs, les informaticiens, ceux qui font le ménage dans les studios, les secrétaires, les financiers, les directeurs des ressources humaines, les décorateurs, ceux qui font les pochettes, l'imprimerie, le pressage. Pourquoi tous ces gens là ne mériteraient-ils pas d'être récompensés pour leur travail? Vous travaillez gratos, vous? Je préfère qu'ils vendent ce qu'ils fabriquent plutôt que de spéculer n'importe comment sur les bourses du monde.
Passons maintenant au gratuit légal. Je commence par celui que j'aime bien, et même que j'admire et que je respecte. C'est celui des communautés Open Source par exemple. Des tas de gens travaillent sur un logiciel à travers le monde et l'améliorent, d'abord pour eux et par passion, avant d'en faire profiter tout le monde. Ça donne Linux, Gimp, LateX, LillyPond, et quantité d'autres. Ce sont d'excellents logiciels en constante écolution, pas toujours simplissimes à utiliser, mais certainement de meilleure qualité que les logiciels développés par des équipes d'entreprises. Tout ça marche très bien, sur des principes qui ne sont pas commerciaux, mais qui tiennent parfaitement la route, bravo!
Il y a aussi les "logiciels à deux vitesses". Une version de base gratuite pour donner envie et une version payante pour aller plus loin ou pour les entreprises. J'use et abuse de ces logiciels, bravo!
Il y a les cadeaux. Les musiciens qui donnent un ou deux morceaux et qui font payer les autres. Ceux qui laissent l'auditeur décider du prix, bravo!
Il y a plein de formules sympathiques qui rendent d'ailleurs le vol d'autant plus inexcusable.
Et puis il y a les "business model" basés sur le gratuit, comme deezer. C'est légal, ça fonctionne sur la pub, parfait. Personnellement, je préfère payer directement qu'au travers de la pub. Ça ne me plaît guère que des annonceurs (que je ne connais pas) aient le pouvoir sur les fournisseurs de culture. D'autre part, les coûts seront reportés sur des biens de première nécessité. Il est donc faux de croire que la gratuité permet à tous d'accéder à la culture, ça contribue au contraire à réduire les budgets des familles qui sont bien obligées d'acheter ces produits là (qu'on ne leur propose pas gratuitement!)
Ce qui est vrai pour la musique est encore plus vrai pour la presse. Payer, c'est s'assurer de l'indépendance d'un journal!
Je propose donc que nous revoyions un peu nos valeurs et que nous n'ayons plus peur de payer. Payer, c'est reconnaître la valeur du travail et du talent qu'il y a derrière ce qu'on achète. Payer, c'est permettre de financer l'avènement des artistes de demain par les majors companies. Ça ne métamorphosera pas ces compagnies en institutions philanthropiques, mais c'est toujours ça de vaches enragées en moins pour quelques novateurs. Payer, c'est s'assurer de la qualité du service qu'on reçoit. Payer en face et en sachant comment, c'est ne pas le faire par derrière sans maîtrise. Payer, c'est ne pas faire semblant de croire à la gratuité.