la diva et le sourdingue
L'histoire est bien connue. C'est en 1992 qu'un Ovni (Objet de Volupté Non Identifié) débarque dans nos oreilles. C'est une grosse dame à la peau noire, aux pieds nus, dotée d'un strabisme divergent, qui semble marcher avec un peu de difficulté. Elle chante une belle chanson mélancolique. Sa voix est si pure, si évidente, que le monde entier l'entend sans effort. La musique est doucement étrange, les rythmes viennent du soleil, mais d'un soleil pastel qui ne vous cogne pas de ces coups de triques et de ses fêtes fantastiques. La chanteuse s'appelle Cesaria Evora, elle vient du Cap Vert. La chanson s'intitule "Sodade", et c'est le premier d'une série de tube pour la diva aux pieds nus dont le succès ne s'est jamais démenti.
Cesaria Evora, la diva aux pieds nus
À 51 ans, Cesaria devient la grande ambassadrice du Cap Vert, groupe d'îles au large du Sénégal qui devient mondialement célèbre grâce à elle.
À cette époque, la jeune Mme Z se rend absolument inconditionnelle de la diva. Elle collectionne les disques et les chansons, pour mon plus grand plaisir. Rien à jeter chez cette artiste extraordinaire. J'admire cette simplicité parfaite du chant qui ne s'habille que de la beauté nue. Depuis dix-sept ans que ça dure, pas un morceau qui n'ait échappé aux oreilles de Mme Z, et donc aux miennes, par ricochet acoustique.
Quand on est inconditionnel, chez les z, c'est à fond! Aussi, on ne se contente pas de guetter les nouveautés et de se jeter dessus avec la zenitutde d'un lion affamé sur une jeune gazelle fraîchement abreuvée. On va aussi chercher tout ce qu'on peut sur les anciennetés. Tout ce qui a pu conduire notre artiste à cette perfection nous intéresse. Les essais, les échecs, les ratés, les brouillons et pourquoi pas les éclairs de génie prémonitoires.
Les marchands connaissent bien le phénomène et ils s'empressent de fournir! Et tac, on réédite les trois albums que Cesaria avait confidentiellement publiés chez Lusafrica. Les z se précipitent, déboursent monnaie sonnante et trébuchante et repartent chez eux chargés des précieuses galettes.
Au cœur d'un audacieux appareil à CD, le rayon laser se jette sur le plastique à la vitesse de la lumière et mord ses trous et ses pleins en rotation accélérée. D'astucieux et complexes systèmes électroniques transforment ses signaux numériques en vibrations sonores qu'une membrane taillée sur mesure s'empresse d'amplifier jusqu'à en faire vibrer l'atmosphère gazeuse du salon des z, atmosphère composée en gros de quatre part d'azote et d'une part d'oxygène (je vous passe le gaz carbonique, les gaz rares et les diverses molécules dont le relent témoigne que des êtres de chair et de sang vivent dans cet endroit). Les vibrations ainsi créées parviennent jusqu'aux oreilles des z et s'y déversent. Et que vibre ce que doit à l'intérieur des têtes des z! Les muscles et osselets idoines transmettent ce signal au cerveau qui interprète la musique...
Et là... surprise...
Mais c'est du baluche! Un son de merde, un son qu'on n'avait pas osé depuis le bal du samedi soir animé par Mimile et la Disco 2000! Oh, la voix est bien là, les chansons aussi, ce sont les mêmes qu'elle réenregistra bien après, avec son bel orchestre capverdien, mais le son, quel catastrophe!
Les deux premiers de ces trois disques sont
enregistrés avec un épouvantable son synthétique
Nous voici donc bien dans les essais et les errances d'un producteur qui crût que cette musique se vendrait mieux affligée de cette gluante sauce McDo. Il avait tort, tant mieux pour nous! Et ce n'est pas le moindre mérite de ces disques étranges que de nous faire redécouvrir les merveilleuses chansons dans des versions bien plus authentiques que notre diva eût le bonheur de commettre par la suite, lors de ses concerts.
Nous en étions là de nos affaires, écoutant tous les disques depuis "Miss Perfumado" avec passion et conservant les précédents comme un témoignage de ce qui ne faut pas faire. tout d'un coup, voilà que tambours et trompettes publicitaires nous annoncent la parution d'une compilation de titres enregistrés par Cesaria dans les années soixante. Encore bien avant la période Lusafrica donc. Le disque s'appelle "radio Mindelo" et il reprend des enregistrements que la toute jeunette Cesaria avait fait pour cette radio et que l'on croyait perdus.
Radio Mindelo
À partir de ce moment, et pendant tout l'incompressible délai que la poste, merveilleuse institution, met à profit pour nous livrer, pieds (nus) et poings liés l'objet de notre convoitise, le doute et le suspens s'installent.
Qu'est-ce qui va s'engouffrer dans nos cornets auditifs? Quoi c'est-y qui va venir nous titiller les esgourdes? Le baluche ou le divin? L'authentique ou le pur toc? Le vulgaire ou le sublime?
C'est d'une main bien tremblante que je présentai le rond argenté dans le tiroir du lecteur. Mon doigt inquiet appuya sur le bouton d'une télécommande insensible et le sadique tiroir se referma avec la froideur de l'automatisme sans même faire mine de s'apercevoir que l'heure était grave.
Le laser lasera, les circuits circuitèrent, les ondes ondulèrent. L'air vibra, les oreilles tintèrent, le cerveau, courageusement, interpréta la musique et alors...
Oh délice de nos sens et de nos vies! Oh éternelle jeunesse qui nous poursuivra jusqu'à la mort! Nous fondons à l'écoute de cette merveille, ces chansons accompagnées de guitares plus ou moins accordées, ces sonorités authentiques comme les vieux blues; la voix gamine de Cesaria à vingt ans est d'une absolue beauté.
Comment est-il possible qu'un producteur, aussi bête soit-il, en entendant cela, ait pu commettre les erreurs citées plus haut? Il devait être sourd, c'est la seule excuse possible!