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L’enregistrement secret

écouter "coco song"

J’aime chaque seconde de cet enregistrement réalisé lundi 12 octobre au soir, chez l'ami G... et je l'ai déjà réécouté 25844 fois. Aujourd'hui, 16 octobre (puis 20 octobre), j'écris ces lignes qui ne pourront être publiées que le 22, après que la chanson ait été solennellement dévoilée à sa dédicataire.

les amis en répète pour préparer coco song
Ça commence par un brouhaha de paroles indistinctes au milieu desquelles naissent des notes d'accordéon qui, peu à peu, dessinent l'intro. Il faut dire que les amis présents n'avaient pas vu que Jule avait lancé l'enregistrement, les conversations continuent donc, naturelles et spontanées. Moi-même, je devrais me mettre à jouer pour introductionner avec l'accordéon de Léon, mais je suis précisément en train d'écouter G... qui m'explique qu'après avoir entendu mon disque, il comprend enfin pourquoi tout le monde parle tout le temps de "doggy bag"!

Heureusement que Jule, lui, reste bien concentré, et quand arrive son tour, il se met à chanter. Sa belle voix qui émerge du cafouillis installe l'écoute. On a déjà beaucoup répété, et c'est bien la dixième fois qu'on enchaîne ce morceau. On commence donc à être au point. La magie fonctionne encore cependant à plein.

"Si j'avais un travail honnête, c'est le soir
Que j'viendrais rincer ma fatigue dans ton bar
Mais le travail, ce n'est pas mon métier
C’est pourquoi, tu m'vois toute la journée"

On mesure bien ici tout le génie hallucinant de Jule. Quand j'entends "travail honnête", je jubile déjà, quand arrive "rincer ma fatigue", je me frotte les oreilles, incrédule. Il aurait pu dire "me reposer en buvant un coup" ou "récupérer devant un p'tit verre", bon, voilà. Mais "rincer ma fatigue" ça a quand même un autre gueule.
les amis en répète pour préparer coco song
Quand il dit "le travail, ça n'est pas mon métier", j'ai un orgasme! C’est du composé poétique amalgamique, ça, madame! Là où certains écrivent des bouquins entiers, du genre, "qui suis-je, ou vais-je et dans quel état j'ère?" Jule, lui, n'a besoin que d'une phrase "le travail, ce n'est pas mon métier", et toc, voilà tout Victor Hugo, Eugène Sue et Gustave le Rouge en huit mots.
Il convient aussi d’écouter la sonorité de la voix de Jule, notamment sur les mots « soir » et « bar », très belle voix qui donne toute son émotion à ces instants.
Tout ceci est posé avec soin par Jule sur les nappes de l'accordéon de Léon tandis que je gratouille quelques frisselis plus ou moins utiles.

La dernière phrase lance le rythme, dégonflant cette baudruche et envoyant la purée, le djembé se met en route, c'est parti!

"L’matin quand la fin d'biture me réveille
J’aime bien savoir comment s'est terminé
Le soir du jour d'avant, enfin la veille
Quand je n'sais pas, je viens te l'demander"

Ces paroles sont chantées par Jule tandis que G..., léon et moi-même rythmons comme des fous (et dans la mesure!). Ma phrase préférée, c'est "le soir du jour d'avant, enfin la veille", on est dans l'inverse du composé poétique amalgamique. On prend une phrase pour dire ce qui tiendrait en un mot. C’est exactement tout aussi délicieux, comme un type qui tartinerait des pages entières pour ne rien dire, juste pour le plaisir de laisser sonner les mots; Blaise Cendrars qui roule à tombeau ouvert dans "l'homme foudroyé" ou "la main coupée", je ne sais plus.
À la fin de cette phrase, on entend N... qui lance un répons, premier d'une longue série.

Sur le dernier mot de ce couplet, nous switchons d'un même mouvement sur du trois temps. poum tchac tchac, poum tchac tchac. Le chœur (qui ne sait toujours pas que ça enregistre, et c'est tant mieux!) envoie le refrain sur ce rythme tandis que la voix de Jule flotte au dessus.

"C’est du son, c'est du live, c'est des gigues et des gens
C’est des murs qui se parent de mondes délirants
C’est des mots, c'est des rires et les jeux des enfants
Un instant de la vie et la vie d'un instant"

les amis en répète pour préparer coco song
Voilà qui parle bien à ceux qui connaissent l'endroit dont il est question. Les murs évoquent les expos qui s'y succèdent. Quant aux enfants, j'y vois les miens et quelques autres que je connais bien. La dernière phrase correspond à un procédé poétique dont le nom m'échappe complètement et qui consiste à répéter la même chose en ordre inverse. Magnifique.

Suit le passage instrumental sur lequel Léon joue la mélodie tandis que je fais la pompe derrière, avec G. au Djembé. Léon appuie un peu trop sur le ralenti à la fin à mon goût, mais c’est juste un petit détail.

Après un léger break qui suit ce ralenti, Jule reprend et cette fois-ci, on est direct sur le rythme.

« Si sur la lune, y avait autant d’bagnoles
Assourdissantes, qui passent toute la journée
Les deux voisines qui ne veulent pas être drôles
Mais qui le sont, c’est là qu’on se croirait »

Jule s’amuse à décrire matériellement et prosaïquement son endroit préféré (les bagnoles, les voisines) en le mélangeant à l’extraordinaire, l’irréel (la lune) ce qui lui permet, toujours en peu de mot, de faire sentir à quel point ce qui est somme toute banal peut devenir extraordinaire à ses yeux.
On lui pardonnera d’avoir fait rimer bagnole (o ouvert) avec drôle (o fermé, signalé par l’accent circonflexe). D’autant qu’il fait également rimer journée (é fermé) avec croirait (é ouvert). Il mélange donc et interverti les ouvertures et les fermetures, comme il mélange et interverti le réel et l’extraordinaire dans une dynamique pagaille ! Pour moi, c’est un peu comme s’il fermait le bec des voisines tout en ouvrant le toit de sa bagnole pour aller sur la lune.
Les répons se font plus collectifs au fur et à mesure de l’avancée de la chanson. Le chœur va bientôt atteindre son paroxysme.
La pompe guitaro-djembeienne marque bien l’arrêt pour mieux faciliter le redémarrage du couplet suivant.

« Dans ton vaisseau spécial illuminé »
Et là, c’est tout ce chœur qui s’emballe et qui me prend aux tripes en entonnant la gloire de ce vaisseau spécial illuminé. Illuminé par quoi ? La phrase d’après nous l’apprendra, mais elle n’est pas nécessaire pour le moment, grâce à la force de ce chœur. Ce vaisseau spécial illuminé se suffit à lui-même et n’a pas besoin de plus amples précisions.

« Par le sourire qui fait plisser tes yeux »
Voilà la phrase de la tendresse pure, celle d’un homme qui parle des yeux d’une femme, comme Jean Gabin à Michelle Morgan. Sur ce mot « z yeux », la voix de Jule trouve d’ailleurs une puissance singulière.
« Il y a des étoiles qui se sont succédées
Guitares filantes ou bien pinceaux en feu »

les amis en répète pour préparer coco song
Le rythme de valse succède à son tour aux toiles qui s’exposent et le refrain revient.
"C’est du son, c'est du live, c'est des gigues et des gens
C’est des murs qui se parent de mondes délirants
C’est des mots, c'est des rires et les jeux des enfants
Un instant de la vie et la vie d'un instant"

Au cours de l’instrumental qui suit, le chœur nous fait entendre des rires sardoniques et des borborygmes sataniques.
Et paf, ça repart avec un nouveau couplet :

« Y a toujours un machin à réparer
Pour le copain qui a de l’outillage
Un sur le toit et l’autre sous l’évier
Il faut monter les bières sur le faitage »

On voit là le vécu sympathique de quelqu’un qui est là-bas toute la journée. Cette vision simple est basée sur la réalité, elle est donc porteuse de la tendresse de celui qui aime partager ce quotidien. L’amour, ce n’est pas seulement vouloir aller sur la lune, c’est aussi apprécier de fouler la même bonne vieille terre, avec toutes les petites emmerdes qu’on y croise en route.
Pour offrir un contraste à cette réalité, il y a le chœur qui atteint un nouveau pic de folie délirante !

« Moi qui aime regarder passer la vie
Mais qui n’aime pas être seul quand vient le soir
Je la regarde et je l’écoute aussi
Attablé à un Picon-bière bien noir »

Ah, cette dernière phrase ! Encore un truc de poète qui me transperce ! On n’est pas attablé à un Picon, on est attablé devant un Picon ! Voilà ce que dirait monsieur Jule s’il n’était pas si fieffé troubadour. Il pourrait même s’enliser dans un « attablé à ton zinc devant un Picon-bière bien noir » ou une lourdeur du même tonneau. Mais pas si bête ! D’abord, ça ne rentrerait pas dans le nombre de syllabes, et puis « attablé à un Picon », c’est mille fois plus fort ! Tout le monde comprend parfaitement ce raccourci et en goûte le suc. Bravo !

Et Vlan, v’là le refrain qui s’enchaîne deux fois, avec la voix de Jule par dessus la mer. Beau ralenti pour finir et accord mineur enrichi de la sixte pondu par votre serviteur pour créer une petite tension inattendue (c’est mon accord préféré, surtout en Ré).

La toute fin de l’enregistrement conserve le niveau de la magie. Le chœur était tellement emballé dans sa folie furieuse qu’il ne peut pas s’arrêter comme ça. Un cycliste qui vient de descendre un col à quatre-vingt kilomètres par heure ne peut pas freiner brusquement, il en mourrait.
On entend donc quelques onomatopées qui sont celles du frein qui crisse à la redescente. Un zeste d’applaudissement, puis Jule qui conclut d’un simple et joyeux « bravo à tous ! » une interjection qui pourrait faire la face B à elle toute seule. Bravo à tous, en effet...