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la plus belle chanson du monde
Ça commence a capella, en douceur, sans forcer "birds flying high, you know how I feel…" (Oiseaux qui volez haut, vous savez comment je me sens) et ça continue, comme une litanie "sun in the sky, you know how I feel" (soleil dans le ciel, tu sais comment je me sens). Au début, le ton ne laisse rien présager, reste neutre. La belle voix de Nina Simone laisse tout imaginer, ne dévoile rien. Se sent-elle mal? Ce serait naturel, évident, c'est du blues! Se sent-elle bien? On ne le sait pas
encore.
"It's a new dawn, it's a new day, it's a new life for me" (c'est une nouvelle aube, c'est un nouveau jour, c'est une nouvelle vie pour moi). On commence alors à se douter qu'il doit s'agir de quelque chose de bien, du bonheur. On ne dit pas qu'une nouvelle vie commence
de cette façon là si c'est parce qu'on vient de perdre son boulot.
La confirmation se fait encore attendre un peu et puis elle déboule en même temps que l'orchestre "and I'm feeling good!" (et je me sens bien!);
Violons et cuivres tapissent le son avec franchise et douceur, malgré tout, pendant que Nina continue à prendre le monde à témoin.
"Fish in the sea, you know how I feel" (poisson dans la mer, tu sais comment je me sens)
"River running free, you know how I feel" (rivière en liberté, tu sais comment je me sens)
"Blossom in the tree, you know how I feel" (fleur dans l'arbre, tu sais comment je me sens)
Un bonheur pareil, c'est l'univers entier qui le sait, qui ne peut que le savoir, qui y participe! Dans la mer, la rivière et les vergers ou les forêts. Chaque élément du monde sait à quel point elle est heureuse car elle rayonne de ce bonheur à en éblouir le soleil lui-même. La voix de Nina est toujours neutre mais on sent qu'imperceptiblement, elle évolue et commence à montrer ses sentiments.
Rien ne ressemble plus à la souffrance que le bonheur total et une grimace de plaisir est copie conforme d'une grimace de douleur. Ainsi, la voix de la chanteuse commence-t'elle à trembler quand elle salue cette nouvelle ère pour la deuxième fois. "It's a new dawn…".
Les violons et les cuivres enchaînent seuls. Ils ne pleurent pas, eux, mais affirment. Implacables, carrés dans leur rythme, ils nous font comprendre la solidité inexorable de ce bonheur tout neuf. Rien de mauvais ne peut arriver, c'est un soulagement total.
Puis Nina recommence à chanter. Je vois ses larmes couler sur mes joues. Elle pleure un peu comme Brel pleurait en chantant "ne me quitte pas", d'un pleur complexe qui dit des choses qu'on ne peut pas dire.
"dragonfly out in the sun, you know what I mean, don't you know…"
(libellule au soleil, tu sais ce que je veux dire, n'est-ce pas?)
Pour ce "don't you know" de Nina, dit de ces larmes qui coulent à peine, juste assez, je donnerai toutes les symphonies de Brahms. Ce "don't you know" là me déchire les entrailles. D'autant que le piano de Nina s'est mis à jouer lui aussi. Cristallin, il apporte un peu de folie à cet orchestre si sûr de lui. Le bonheur est ferme, mais il ne doit pas non plus rester trop sage.
Et Nina jette aux orties le vieux monde pour mieux accueillir le nouveau.
“And this old world is a new world and a bold world for me"
(Et ce vieux monde est un nouveau monde, intrépide, pour moi).
On ne sait toujours pas pourquoi elle est si heureuse. Bêtement, comme une pauvre andouille de petit bourgeois blanc, je me figure que c'est parce qu'elle a enfin trouvé l'amour. Le truc classique quoi, mille fois décliné, et j'en vois là la plus belle version qu'il m'ait été donné d'entendre; Mais la suite me donne une indication qui m'aide à comprendre mon erreur.
"Oh freedom is mine and I know how I feel"
(je suis libre et JE sais comment je me sens).
La liberté! Pour les descendants des esclaves, et pour tout être humain, voilà qui est aussi important que l'amour, et peut-être plus. Cette réappropriation du "Je" sais comment je me sens, me saisit. Elle ne prend plus le monde à témoin, elle est libre, donc elle existe, donc elle peut sentir par elle-même.
La nouvelle affirmation du nouveau jour se termine par une modulation superbe. Nina part alors dans une improvisation vocale qui continue sur un nouvel accord qui me transperce. C'est de nouveau un cri qui laisse planer l'ambigüité, souffrance? Pleur? Joie? Avant de se résoudre en soulagement total "I'm feeling gooooood" et ce "goooood" interminable en dit aussi long que bien des chansons.
Depuis des années, je vis avec un disque bien connu de Nina Simone "My Baby Just Cares For Me". Il s'agit quasiment de l'équivalent de son premier disque chez Bethlehem "Jazz As Played In An Exclusive Side Street Club". C'est un disque magnifique, et, idiot que je suis, j'ai toujours cru que je pourrais vivre avec ça sans chercher plus loin.
Je sais maintenant que je suis passé à côté de Nina Simone pendant plus de vingt piges. Ça me remplit de joie, car je n'ai plus qu'à m'avancer dans la caverne d'Ali Nina pour en découvrir tous les trésors. Des plus belles chansons du monde comme ce "feeling good", l'śuvre de Nina en regorge!
C'est une nouvelle aube, un nouveau jour, une nouvelle vie pour moi! Et crénom d'un p'tit bonhomme... je me sens BIEN !