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La ballade de Robert Johnson
De nos jours, à peine gratte-t'on un brin de guitare avec deux potes qu'on est déjà au studio, posant sa marque pour l'eternité. Il ne faut surtout pas perdre ce qui
est peut-être LE chef-d'œuvre du millénaire.
Avec l'avènement des nouvelles technologies, des ordinateurs et d'internet, c'est encore plus facile. On fait plunk dans un micro, on bidouille ça pendant quelques heures avec des logiciels surpuissants qui moulinent tout ça à votre place (qui pensent pour vous parfois, je vous dis pas le résultat…) et dans les minutes qui suivent, c'est sur internet, à la portée du monde ébahi.
Ça donne le pire et le meilleur. C'est comme ça que ça marche aujourd'hui.
Il fut un temps où, au contraire, les artistes les plus originaux se méfiaient beaucoup de l'enregistrement. On n'était pas très loin du "vol de l'âme". Certains des premiers jazzmen ne voyaient pas du tout ce côté "passage à la postérité", ils pensaient surtout qu'on allait pouvoir se baser sur ces enregistrements pour tranquillement piquer leur style. Ils n'avaient pas tout à fait tort: un certain Rice Miller se serait ainsi fait passer pour Sonny Boy Williamson (les photos ne circulaient pas comme aujourd'hui). Il devint archi-célèbre sous le nom de Sonny Boy Williamson II! incroyable!
Certains artistes refusèrent d'enregistrer ou ne le firent que très peu (Freddie Keppard). Du coup, on les a oubliés beaucoup plus rapidement… too bad!
Robert Johnson ne fut pas aussi méfiant et il participa à deux séances avant sa mort prématurée. Il le fit cependant en se tournant contre le mur afin qu'on ne puisse pas observer ses doigts et piquer sa technique!
Il grava 29 chansons différentes. Certaines en deux prises, ce qui donne en tout 42 chansons. J'ai longtemps cru qu'il avait fait ces deux prises pour garder la meilleure à tête reposée, mais je fus détrompé par Jano, l'ingénieur du son (et batteur). S'il fit ces doubles enregistrements, c'est pour des raisons techniques, pour pouvoir faire plus de copies avant que l'original ne s'use ou quelque chose dans ce genre...
Ces 42 plages constituent l'œuvre intégrale de Robert Johnson, un des plus grands monuments du blues et de la musique. Une des merveilles du monde.
À la première écoute, beaucoup sont surpris, voire déçus. C'est ça, le fameux génie du blues que tous nous vantent? C'est ça, l'idole de Clapton et de Keith Richards? Et c'est vrai que le son de ces séances de la fin des années 30 n'a rien à voir avec ce qu'on fait aujourd'hui. Je pense même que c'est en dessous de ce qui se faisait dans les années 30 (si j'en juge par rapport à certains disques de jazz). D'autre part, il n'y a pas de batterie fracassante ni de grosse basse vrombissante. Il y a Robert, sa voix et sa guitare et c'est tout.
La guitare de Robert, c'est quelque chose! Il a été classé cinquième meilleur guitariste de tous les temps par Rolling Stone (d'accord, les classements, ça ne veut rien dire…). Mais il ne faut pas s'attendre à un virtuose de l'esbrouffe, de ceux qui vous alignent vingt notes à la seconde dans n'importe quel mode. Robert, c'est autre chose. Ses doigt d'araignée donnent à penser que deux guitaristes jouent, un pour l'accompagnement et un pour le solo ("Qui est l'autre guitariste?" demandait Keith Richards à son initiateur Brian Jones).
Je ne sais pas quelle était la marque de son instrument, mais Gibson a sorti un modèle "Robert Johnson" qui en est la copie conforme. Magnifique! Malheureusement très chère (dans les 2000 €).
La voix de Robert, c'est la plus belle chose du monde. Très haut perchée, elle vibre d'une émotion à faire pleurer (ça faisait pleurer d'ailleurs, à l'époque). Il sait aussi être irrésistiblement entraînant. Un vrai diable ce Robert!
Mais ces trésors, il faut les mériter un brin. Il faut écouter, tendre l'oreille, tendre le cerveau et le cœur pour passer par dessus les craquements et les fréquences qui manquent à l'appel. Au besoin, on peut s'imaginer Bob en train de chanter dans un bouge du Mississipi devant les clients en transes, ivres de blues et de whisky. Pour se faire, on pourra s'aider des deux seules photos du beau Robert dont on dispose. Il paraît qu'il n'aimait pas être photographié à cause d'un problème à l'œil.
Une fois qu'on s'est un peu bagarré avec ce son et cette musique, une fois que l'on s'est habitué, une fois qu'on a payé ce droit d'entrée, on peut profiter pleinement de la musique la plus belle du monde. Les chansons de Robert, pour n'être pas nombreuses, constituent néanmoins un important réservoir de classiques du blues.
Par exemple
I Believe I'll Dust My Broom
Sweet Home Chicago
Rambling on My Mind
Come on in My Kitchen
Cross Road Blues
Walkin' Blues
Hellhound on My Trail (ma préférée?)
Malted Milk
Drunken Hearted Man
Stop Breakin' Down Blues
Traveling Riverside Blues
Love in Vain
Mais on pourrait toutes les citer!
Une des polémiques les plus marrantes du web, c'est la recherche de la "troisième photo" de Robert Johnson. Je ne sais pas si elle existe, cette troisième photo, je pense qu'on ne le saura jamais, mais certains fantasment pas mal!
PS: petits éclaircissements de notre ami
JC, expert sur ces questions :
- La guitare de Bob? probablement une
Stella.
- Si Bob jouait tourné contre le mur, c'était pour le son, pour améliorer grâce à l'écho contre le mur, tout ça.... mmmmh, à la reflection, ça paraît plus logique en effet!
- À défaut de troisième photo, il existerait un petit film, malheureusement muet, où on voit apparaître Robert jouant de la guitare et de l'harmonica. Ce film est la propriété d'un autre Bob : Dylan himself! Lequel Bob garderait ce trésor jalousement pour lui tout seul...
Merci Docteur JC!