Le disque du mois : Muddy Waters at Newport
C'est le cas de ce live at Newport qui date de 1960. On note la présence d'Otis Spann au piano. C'est également lui qui chante le dernier morceau à Newport.
Si j'ai choisi celui-ci pour mon disque du mois plutôt que n'importe quel autre, c'est à cause de la pochette. Elle est magnifique la pochette. Une simple photo de Muddy avec sa guitare. Les pochettes de Muddy ne sont pas toujours réussies, pourtant, c'est simple, il suffit de le photographier. Muddy possède une aura, un charisme et une présence très denses. Il habite donc les photos avec facilité. Miles Davis possède aussi ce don, je n'ai jamais vu une photo de Miles qui soit ratée. Ici, on a donc une belle photo. Le ciel est bleu et le contraste des couleurs est bon. On voit le bois et les clous qui servent à faire tenir la scène. C'est du vrai, du brut, comme la musique à l'intérieur.
Il y a une autre photo dans le livret, encore plus extraordinaire. On y voit Muddy assis sur une chaise, carrément placée sur le terrain du festival. Il a sa guitare et il chante. S'il a vraiment fait ça, chanter sur le terrain et pas seulement sur scène, comme un simple quidam, alors je remonte dans la machine à remonter dans le temps et je vais voir ça de plus près!
Sur le disque, les neuf premiers morceaux ont été enregistrés à Newport en 1960, les quatre derniers à Chicago la même année. Il est amusant de constater que trois morceaux sont communs aux deux concerts, mais ceux de Chicago sont presque deux fois plus courts! Ce n'est pas dans certains concerts modernes, ou tout est chronométré, qu'on verra ça, vive les musiciens qui jouent différent chaque soir!
Dans ces morceaux, on trouve les archi-classiques, les tubes de Muddy "Hoochie Coochie Man", "Mojo Working" et "Baby Please Don't Go" de Big Joe Williams, le morceau de blues le plus repris, ai-je lu quelque part. Il y a aussi le sublime chef-d'œuvre de Big Bill Broonzy "Feel So Good" et d'autres bon vieux blues de Willie Dixon ou Muddy lui-même (McKinley Morganfield de son vrai nom).
On est en concert et "Mojo" a un petit goût de revenez-y! Pas de problème, c'est une liturgie dont on ne se lasse jamais. Pour le concert de Chicago, je note la présence d'une superbe chanson "Meanest Woman" que je ne connais pas ailleurs.
Tout ça, c'est du miel. Tout groove, tout assure, tout roule comme un chameau sa bosse. Il est intéressant d'aller jeter un œil sur You Tube où on trouve des extraits de ce concert à Newport.
Muddy Waters, c'est un doudou. Il rassure. J'en ai besoin en voyage, pour me coucher, pour digérer correctement, pour me lever du bon pied, pour remplacer la messe du dimanche… Il y a des disques qu'on écoute pour se mettre en danger, pour se faire peur ou se faire planer, pour se faire rire ou pleurer, pour se faire réfléchir. Ceux de Muddy, c'est autre chose, je les mets pour me stabiliser, comme un judoka ou un sumo qui recale bien ses pieds sur le sol et son centre de gravité bien bas. Après ça, essaie de me renverser!
On aime à marcher dans ces eaux boueuses là, car cela vous nettoie des incertitudes et des scories de la vie. On retrouve sa foi, la meilleure, celle du charbonnier. On ne croit pas parce que c'est logique, intelligent, ou que ça fait progresser le monde, non; on croit parce que ça fait du bien, ça remet les choses en place, et qu'on se retrouve soi-même. On s'aperçoit qu'on se ressemble, en fin de compte.