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Thelonious Monk - Unissued live at Newport 1958-59

Des disques live de Monk, il y en a des paquets. Pour chaque époque, chaque rythmique, chaque saxo, chaque formation. En big-band, en trio, en quartet, en solo. Avec tous les meilleurs saxes de la terre.
Monk a inlassablement joué les mêmes thèmes, toujours avec un génie à décoiffer la statue de liberté, dans toutes les villes du monde. Et il y avait bien souvent un petit ou un gros malin avec un truc pour enregistrer. Une caméra, un vieux magnéto à bande ou bien du matériel professionnel. C'est pour ça qu'au fil des années, on voit fleurir des disques live "previously unissued". Tu parles, les enregistrements couraient déjà sous le manteau. Mais bon, ça s'appelle faire du commerce. Et après tout, si ça permet au fiston Thelonious Jr de péter dans la soie, ça me va bien, je sponsorise.
Pour mémoire, je viens de recompter vite fait le nombre de galettes du moine qui traînent dans ma discothèque : 43, je n'ai pas compté ceux où il n'est qu'accompagnateur. Et je les aime tous, ces disques.
Alors pourquoi me prend-il l'idée, aussi sotte que grenue, de choisir celui-ci, plutôt qu'un autre, pour faire disque de ce mois de juillet? Ben, pour plusieurs raisons.
- parce que c'est le dernier que j'ai écouté
- parce que ça me plaît comme ça
- parce qu'il a des petits trucs spéciaux.
C'est vrai que, parmi les enregistrements dont je parlais, celui-là fait partie des "pourris". Un son bricolé qui ferait fuir n'importe quel amateur de Hifi. Moi, je m'en fous, de toutes façons, j'écoute ça dans mon mp3, avec le bruit du tram en même temps.
Mais il a la patate. Ça commence en trio, en 1958. Et bon, ça pulse drôlement. Faisait bon être dans le secteur en 1958.
Ça poursuit en quartet, en 1959, avec Charlie Rouse au sax. Rouse, c'est le plus fidèle sax de Monk. Ils ont joué ensemble pendant douze ans. Mais bon, il y a des bons et des mauvais soirs. Monk est quasiment toujours génial, mais Rouse, c'est un être humain lui. Honnêtement, c'est un super musicien, d'ailleurs, rien que pour jouer cinq minutes avec T, il faut être un cador, alors tenir douze ans... mais il y a des disques ou je l'aime moins. Des fois, il m'emmerde. C'est normal, douze ans à jouer les mêmes thèmes presque tous les soirs que le bon Dieu a fait. En ne sachant plus très bien si on est à Oslo ou à Sydney. Il y a eu des soirs où ça sonnait quand même moins frais.
Et bien, sur celui-là, je l'ai à la bonne, le Charlie. Good Job. Il s'amuse presque. Il en faudrait juste encore un peu plus pour que ça fasse du Johnny Griffin. Johnny Griffin, le
Little Giant, celui qui casait le générique de Popeye dans ses solos au Five Spot.
Donc, 58 ou 59, moi, je les prends les concerts au festival de Newport!
Cela dit, si j'ai choisi ce disque, c'est à cause des deux derniers morceaux, la cerise sur le gâteau, les
bonus tracks.
Ça se passe toujours à Newport, mais en 1962, comme le titre du disque ne l'indique pas. Il s'agit d'une rencontre entre Monk et... le big-band de Duke Ellington!
On sait qu'il y a une filiation entre Duke et Monk. Il suffit d'entendre Ellington au piano. D'ailleurs, Monk a enregistré un disque consacré aux compositions d'Ellington en 1955. Dans ce disque qui est legendaire, Monk réussit ce tour de force de s'approprier totalement les morceaux du Duke, tout en les respectant tout aussi parfaitement. Monk était fait pour jouer du Duke, si seulement il n'avait pas, lui aussi, été un aussi génial compositeur.
Par contre, pour Duke, jouer du Monk... Oh! non pas que le bonhomme ne soit pas moderne. Il a largement prouvé que jouer avec les jeunes avant-gardistes ne lui faisait pas peur. Il a enregistré un disque avec Coltrane, un autre en trio avec Charlie Mingus et Max Roach. Chaque fois, ça se passe sur le territoire du Duke, en petite formation. Et dieu sait qu'il sonne moderne! Mais c'est sur son terrain, c'est lui le
boss (sauf sur un morceau avec Coltrane).
Ici, on assiste à tout autre chose. Il s'agit de morceaux de Monk, joués par Monk, et
accompagnés par le
grand orchestre de Duke Ellington.
Ça commence par un de mes morceaux favoris, Monk's Dream. C'est le compère, l'alter ego d'Ellington, Billy Strayhorn, qui a griffonné un bout d'arrangement pour le big-band qui attaque le thème. Et là, miracle! C'est du Duke! Monk's dream, c'est du Duke! tout pur! Puis Monk joue un long solo, accompagné par la rythmique de Duke, et, nouveau miracle, ça redevient du Monk, comme ça, tout naturellement. Le pont entre deux époques distinctes du jazz qui se fait aussi facilement que Marlon Brando avalait une tarte aux pommes.
Attention, le son est encore bien plus pourri que sur le début du disque! Passez votre chemin, ceux dont le cerveau n'est pas capable de reconstruire ce que l'oreille n'entend pas. Et quant aux autres, laissez-vous bercer par ce moment d'incroyable mélange parfait entre Duke et Monk sur ce morceau.
On enchaîne sur un blues purement monkien, Ba-Lue-Bolivar-Ba-Lues-are. Nouveau moment incroyable, presque complètement monkien, cette fois. Mais on sent que les (excellents) musiciens du Big-Band s'amusent. T est dans une forme éblouissante. Quelle joie!
Et voilà, ça se termine là. Pour l'eternité, nous n'avons que ces deux morceaux au son pourris pour nous rappeler que Monk et Duke étaient faits pour s'entendre. Ils étaient du même bois, celui dont on fait les génies...