michel z, Chanteur de Blues > Aventures > Thelonious de Bergerac (le 1er juillet 2009)

Thelonious de Bergerac

Voici un petit portrait comparé de mon maître Thelonious Monk et de mon ancien maître Cyrano de Bergerac. Ce sont deux personnages qu'on reconnaît à leur seul prénom. Quand je parle de Cyrano, il s'agit de celui d'Edmond Rostand et pas le vrai...

Au physique

Comme tout le monde le sait, Cyrano était laid. C'est une de ses principales caractéristiques, avec son nez interminable "ce nez qui d'un quart d'heure en tout lieu me précède". À l'approche de la mort, on l'imagine maigre comme un chat de gouttière, lui qui prétend faire gras le vendredi n'a pas de quoi manger tous les jours.
Cyrano
Cyrano
Thelonious
Thelonious
Il ne recherche pas l'élégance "je n'ai pas de gants, la belle affaire! Il ne m'en restait qu'un, d'une très vieille paire, je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un". On imagine même que ses costumes sont un peu plus usés qu'il n'est raisonnable, mais jamais aux genoux! Il affectionne, par état, les costumes militaires et son épée ne reste jamais trop longtemps dans son fourreau ( "j'ai des fourmis dans mon épée!" ). Il se tient droit, ne perd jamais sa fierté.

Thelonious était plutôt pas mal comme bonhomme. Un beau visage noble et un port altier. L'aisance venant avec la célébrité (qui vint tard en ce qui le concerne), il s'habille de costards à 200 $ et de manteaux en poils de chameaux. Il les prend larges car il a tendance à s'arrondir, mais toujours avec grâce et cohérence, comme un ours.
Il multiplie les chapeaux, sa marque de fabrique. Mais pour extravagants qu'ils soient, Monk les porte toujours avec classe. Il n'est jamais ridicule contrairement à tous ceux qui essaient de l'imiter. Il atteint le summum au cours de cette séance d'enregistrement filmée dans "Straight No Chaser" pour l'album "Underground". T y apparaît avec de belles lunettes rondes sans verre. Le producteur Teo Macero entreprend de se moquer de son excentrique poulain et se ridiculise aussitôt. Heureusement que tu as fait du super boulot avec Miles Davis, mon ami Teo, car sans cela tu serais aussitôt catalogué comme gros con pour ces images et la façon dont tu as traité Thelonious.

En paroles

Cyrano parle. Il disserte, il poétise, il n'a jamais peur d'un bon mot ou d'une saillie. Ses deux armes sont sa parole et son épée, il parle avec l'une et se bat avec l'autre dans un ordre ou l'autre selon les circonstances. Sa parole est son épée, son épée est sa parole, il n'aime guère laisser l'une ou l'autre au fourreau trop longtemps. Il parle d'amour aussi, incomparablement, mieux qu'il ne le vit.
Thelonious
Thelonious
Cyrano
Cyrano
Thelonious se tait. Sa voix, c'est son piano. Et même sur son instrument, il n'aime pas trop disserter. Comme l'âge avance, il parle de moins en moins, joue de moins en moins de notes. C'est le silence qui dit tout chez Thelonious. Dès qu'il le peut, il évite de jouer une note que l'auditeur entendra tout de même (ghost notes). Il a horreur de se parler pour ne rien dire. Un jour, un journaliste lui demande quelles musiques il aime. "Toutes" répond-il laconiquement. Le journaliste insiste alors : "vous aimez la musique country?". Monk, ignorant cet abruti complètement bouché, se tourne vers un ami : "il n'a pas entendu ce que je viens de dire ou quoi?".

En principe

C'est là que ces deux personnages commencent à se ressembler. En terme de principe, Cyrano n'en avait qu'un seul "J'ai décidé d'être admirable, en tout et pour tout."
Ça paraît si simple. Pourquoi si peu d'entre nous parviennent à simplement se fixer tel principe, sans aller jusqu'à s'y tenir? Cyrano, lui, y parvient au prix d'un renoncement à tout le reste. Il renonce à son amour, il renonce à sa gloire, à ses plaisirs à ses amis... véritable anorexique de la vie, il est capable de jeter une bourse, pension paternelle qui devait lui permettre de vivre pendant un certain temps, juste pour un geste de panache.
Chaque geste qu'il fait ne veut pas être le plus juste, le plus utile ou le plus productif, non, seulement le plus beau. Seul le plus beau est vrai. Thelonious atteint le même objectif, sans le moindre effort apparent. Il n'a pas besoin de poser un tel système de vie comme un préambule à chacun de ses actes, il se contente d'être. Il ignore la moindre compromission parce qu'il est simplement incapable d'en commettre. Il ne joue jamais de mauvaise musique, pas plus que Cyrano ne perd un duel, car il ne saurait le faire. En fait de musique, il joue toujours la même, inlassablement, tout au long de sa vie, la sienne. Jamais il ne rajoute un mot pour le show encore moins un "bon" mot. Il débarque, s'asseoit au piano et joue. C'est tout ce qu'il fait. Quand parfois il se lève et danse, spectacle extraordinaire pour tout monkophile, ce n'est pas pour épater la galerie, c'est simplement parce que ça tombe sous le sens à ce moment là.

Reconnaissance

Cyrano n'obtient aucune reconnaissance. D'ailleurs, on a l'impression qu'il fait tout pour la fuir. Molière lui pique sa scène "mais qu'allait-il faire dans cette galère" pour les fourberies de Scapin et obtient un grand succès. Ceci est historique, puisque la scène est tirée du "Pédant joué" du Cyrano historique. Quand à ses mots d'amour qui font chavirer le cœur de Roxanne, ils sont naturellement attribués à Christian jusqu'au moment où il est trop tard et où Cyrano meurt. Notre gascon accepte cette ingratitude avec philosophie et même fatalisme "Molière a du génie et Christian était beau". Il se réjouit, du moins en apparence, de n'être pas populaire, "J'aime raréfier sur mes pas les saluts, Et m'écrie avec joie : un ennemi de plus !" Comme si c'était la preuve qu'il est toujours fidèle à son principe de base.

En ce qui concerne le personnage, c'est au contraire le plus célèbre de notre théâtre. Son succès ne s'est jamais démenti. Notons qu'il croise un autre bretteur célébrissime, dans la littérature cette fois, : D'Artagnan. Ce dernier fait une apparition dans la pièce. Ils participent également tous deux au siège d'Arras.
Cyrano
Cyrano
Thelonious
Thelonious
Thelonious obtient la reconnaissance du grand public sur le tard, à l'âge de ... quarante ans, vers 1957. Il conservera cette popularité pendant environ dix ans au cours desquels il fera le tour du monde, de concert en concert, jouant devant des milliers de personnes. Cette gloire méritée mais limitée, il l'obtient sans jamais se rabaisser ni faire de concession à ce qu'on pourrait croire être le goût du grand public. Tel Miles Davis, il élève constamment le public à lui. Il prouve ainsi qu'on est pas obligé d'être mal aimé pour s'assurer qu'on est dans le bon chemin. Notons que ses pairs le reconnaissent dès le début de sa carrière, en 1941, quand il tape le bœuf au Minton avec les jeunes boppers. Le fait que tous les jeunes génies le considéraient comme un grand maître a dû tout de même l'aider à tenir le coup pendant les années de galère. Aujourd'hui, longtemps après sa mort survenue en 1982, il fait toujours l'objet d'un culte, sans pour autant faire partie des superstars du jazz tels Duke Ellington ou Miles Davis.

La grande différence entre les deux

J'admire toujours Thelonious et continuerais probablement jusqu'à ma mort. Par contre, moi qui ai bu chaque parole et chaque geste du cadet de Gascogne comme une évangile, je suis aujourd'hui convaincu que Cyrano commet une véritable erreur de fond.
On peut en effet difficilement lui reprocher son masochisme qui le pousse à systématiquement fuir tout ce qui pourrait lui faire le moindre bien. Ça colle trop bien avec nos prérequis qui veulent nous voir aimer souffrir pour mériter notre part de paradis. Plus on est mal et meilleur on est, c'est archi connu, tout les altruistes le savent qui n'oseront jamais l'avouer et surtout pas à eux-mêmes. Là où Cyrano passe les bornes, c'est qu'il ne se contente pas de faire son malheur, il organise aussi celui des autres. Celui de Christian, qui meurt en comprenant que ce n'est pas lui qu'on aime, et surtout celui de Roxanne, qu'il laisse dans l'ignorance jusqu'au moment où il est trop tard. "Je n'avais qu'un amour et je le perds deux fois" dira-t'elle. Jamais elle ne trouvera un bonheur pourtant tout proche, mais soigneusement tenu hors de portée par le cruel Cyrano. S'il se sacrifie dans sa quête de l'admirable, n'hésite pas une seconde à y sacrifier également les autres, drapé dans ses certitudes tout autant que dans sa cape rapiécée.
Thelonious n'a pas besoin de faire ainsi payer ses efforts aux autres. Des efforts, il n'en fait point. Il joue du piano. Il n'explique rien (il faut comprendre tout seul). Il danse, il paye ses musiciens, il compose et il rend heureux ceux qu'il touche. Thelonious sait et surtout sent ce qu'est le véritable amour. Celui qui consiste à donner ce qu'on a de meilleur et à ne surtout jamais choisir à la place des autres. "Moi, je fais ça, prenez si ça vous tente. Faites ce que vous faites, je prendrai si ça me tente". Voilà ce qu'il dirait peut-être s'il était plus disert.