Deux sets et une troisième mi-temps
Ce jeudi, y avait match au Niouzz. Match entre le flamenco et le blues. Gagnant? On espérait que ce serait le public...
Dans le rôle du flamenco au cœur enflammé, Christophe Cardon, dit "El Coyote". Dans le rôle du blueseux, bibi, dit "le beanz". Deux guitares en forme de raquettes aux cordes bien tendues. Échauffement, serrage de paluche et c'est parti.
Cela dit, pas si simple, comment procéder? Christophe joue cinq morceaux longs, je joue vingt morceaux courts! Nous ne sommes pas sur le même rythme cardiaque... mais qu'importe, il me laisse les sprints et s'échappe dans la montagne.
C'est donc moi qui sert en premier. Je joue quatre chansons, nous changeons nos places et c'est à son tour. Il est bien un peu nerveux, ayant peu l'habitude encore de se dénuder ainsi devant un public, fut-il aussi simple et bon enfant que celui du Niouzz. Moi, je suis supposé avoir plus de bouteille, une expérience longue comme le central de Roland-Garros, et donc, même pas peur! Le mental de Nadal, les nerfs en fer comme Federrer. En fait, j'ai tout autant les chocottes que lui, mais je ne le montre pas, me glissant dans le rôle du vieux briscard, rompu à tout. Peuh! J'ai 25 grands chelem derrière moi, je jouais déjà du rockandrolle quand tu mouillais encore tes couches, moi, mon petit meusieur. Alors le trac? moi? je ne sais même plus ce que c'est! (tu parles).
Pour fébrile qu'il soit, notre Christophe n'en aborde pas moins son match avec tout son talent. Il commence fond de court, patient, à l'usure, à petits coups d'accords à treize doigts. Il relance sans faiblir et entame la résistance des oreilles qui prennent peu à peu des formes andalouses. Quand il sent le bon moment, quand il voit l'ouverture, il monte au filet et crucifie l'auditeur de bonheur d'un cri, d'un coup de pied et de guitare. Coup gagnant, pile sur la ligne. Le public applaudit, chapeau bas, conquis.
Quelle intensité dans cette musique, quelle force d'émotion.
On trouve tout cela également dans le blues, mais je suis plutôt adepte d'un blues léger, proche du Rock'n'Roll, un peu pop en fait. Du coup, il y a un contraste que j'aime beaucoup entre nos interventions. Il prend le cœur et les tripes, je groove les têtes.
Survient un écureuil (roux) dans son spectacle. Christophe nous interprète un morceau magnifique après nous avoir expliqué pas mal de chose concernant ce petit animal sympathique. Est-ce qu'un morceau de flamenco peut contribuer à éviter la disparition de cette espèce, menacée par le vilain écureuil gris, plus costaud, plus résistant et qui est venu lui casser la figure sur son territoire? moi je crois que oui!
Une chanteuse vient le rejoindre (s'appelle t'elle vraiment Carmen, ou ai-je rêvé ce nom trop idéal?). Nous passons donc au double mixte et sa virevoltante activité croisée. Nouveau coup gagnant, pile sur la ligne.
Quand mon tour revient, je cherche tout de même à émotionner un brin, moi aussi. J'y parviens un peu sur le morceau de Blind Willie Johnson "Nobody's Fault But Mine". Passing le long de la ligne, coup gagnant. Dans ma tête chauve et chapeauté, résonne la voie de JC qui, en trois secondes, avait réussi le même coup rien qu'en essayant son micro, chantant "The Soul Of A Man" du même Blind Willie Johnson pendant la balance au fetival "Free Son Normand".
J'ai commencé et je termine. Je suis la parenthèse ouvrante et la parenthèse fermante de cet épisode musical à deux voix.
Pour bien finir, je balance la purée en fait. "Everybody Needs Somebody To Love", "What d'I Say" et tout ça. Tandis que je maltraite ainsi mon cordage vocal et guitaristique, un idée vient poindre à l'arrière de mon occiput, m'obligeant presque à gratter cette démangeaison imaginatoire. Et si on se terminait tous les deux avec un truc parfait pour ça: "La Bodega" des Negresses vertes? Ben oui, on n'est pas loin des accords du flamenco, ça sent son gitan, tout ça! Et tac, j'invite mon christophe et nous donnons la chanson dans l'enthousiasme général. Coup gagnant, pile sur la ligne. Le public a gagné, nous aussi, tout le monde a gagné, on se croirait chez Jacques Martin.
Épuisés, nous nous resserons la louche.
Beau match!
Barrière de la langue
Je rapporte ici une conversation avec un spectateur, car je l'ai trouvée très intéressante. Surréaliste un peu. Pendant un moment, je me suis presque cru dans "Zazie dans le métro".Le gars arrive donc et me dit : "Je suis arrivé trop tard, je ne t'ai entendu qu'en français... tu chantes en anglais, non?
- oui, que je lui répond, je chante en anglais
- Arrrh, j'ai pas entendu, je suis arrivé trop tard!"
Là, je m'apprête à sortir le couplet "t'en fais pas, des dates, y en aura d'autres, tout ça"... mais il dit:
"J'aime pas l'anglais"
Là je reste interdit, et puis je comprends, nous sommes passés dans un roman de Queneau!
"C'était comment quand tu chantais en anglais?" Il fait un geste répété avec le tranchant de sa main, chlac, chlac, comme s'il taillait des tranches de jambons ou des cous d'aristocrates. "C'était comme ça? C'était...?
- "oui", je réponds. Et je fais le même geste, chlac, chlac, "c'était comme ça! nul, quoi, et en anglais en plus! de la merde!" Il rigole. "Non, mais c'était comment? J'aime pas l'anglais, mais j'aurais bien voulu écouter quand tu chantais en anglais pour voir. C'était...? " il refait le geste. "exactement, je dis, nul à chier!".
Et puis je me suis fait happé autre part, et la queneauterie s'est achevée, dommage...
Fausse sortie
Voilà-t'y pas qu'une autre retardatrice se fait connaître en voulant se faire inscrire hors délai sur la feuille de match! Ce qu'il y a, c'est que la retardatrice en question, c'est ma copine Maria. Elle est arrivée comme les carabiniers d'Offenbach, après la bataille. C'est qu'elle bosse, aussi!Alors, je l'entraîne dans un coin discret, la scène illuminée du Niouzz, brûlante encore des fumées de la gig qui vient de s'y terminer. Je saisis ma guitare qui m'attendait sagement sur son pied, et je lui joue un petit "Gypsy Woman" de derrière les fagots. Il ne sera pas dit que Maria repartira sans avoir eu au moins UN p'tit blues.
Mais voilà que la sauce prend et que le p'tit blues se transforme en un set entier de folie, tout en chanson française, Brel (qu'on a inventé pour que je puisse attirer Jule à chanter avec moi), Brassens, Bobby Lapointe... Et voilà le troisième set, troisième mi-temps, comme on veut! Coup gagnant, prolongation, but en or!
Blues, Flamenco et chansons françaises, épices aux trois saveurs, feuilleton à rebondissements, jeu, set et match!