Les grandes batailles de l'histoire
Les musiciens ont le goût du défi. Ils aiment à se mesurer les uns aux autres. C'est le public qui sera le gagnant à condition d'éviter une simple compétition de technique. Je ne parle pas ici des tremplins du type "nouvelle star" (qui ne démarrent déjà pas sur l'idée de musicien ou de chanteur, mais sur l'idée de star, directement) mais des joutes amicales que se livrent deux solistes avides d'applaudissements sur le mode "viens donc un peu taper le bœuf avec moi, si tu l'oses…"Aujourd'hui, on appelle ça des "battles", mais il y en a qui remontent à fort loin, dès le XVIIIème siècle… Cela fait partie des événements à voir absolument aussitôt que la machine à remonter le temps est inventée.
Haendel contre Scarlatti - 1709
Bach, Haendel et Scarlatti sont nés la même année (1685, un bon cru!) et on peut dire qu'à eux trois, ils représentent bien la musique baroque européènne. Bach resta en Allemagne, tandis qu'Haendel, allemand lui aussi, fit carrière à la cour d'Angleterre. Scarlatti l'italien finit la sienne en Espagne et fut influencé par la musique espagnole.Bach ne rencontra jamais ses deux collègues, semble-t'il, mais Scarlatti et Haendel eurent l'occasion de se livrer à une joute amicale au début de 1709, ils avaient donc tous deux 34 ans et devaient être au sommet de leur art.
La confrontation eut lieu à Rome. Haendel fut l'indiscutable vainqueur sur l'orgue, mais la plupart des observateurs accordèrent la victoire à Scarlatti, futur auteur des 555 sonates, sur le clavecin.
Liszt contre Thalberg - 1837
Il me semble que la virtuosité et la technique firent partie intégrante de l'époque romantique. Les quatre grands : Chopin, Mendelssohn, Schumann et Liszt furent des virtuoses (bien que Schumann s'abîma les mains en travaillant follement). Liszt était le plus batteleur d'entre eux, et je l'imagine très bien se mesurer à tous ceux qui passaient et leur regler leur compte en moins de rien. Sa virtuosité dépassait l'agilité digitale, elle était aussi celle de l'esprit, qui permet d'appréhender les partitions les plus difficiles. Si on veut, c'était une sorte de Dizzy Gillespie, voilà.Il était logique qu'il se mesure un jour à l'autre immense virtuose de l'époque, Thalberg. Liszt - Thalberg, c'est un peu comme Beatles - Rolling Stones. Quand on parle du premier, on évoque le second, mais quand on parle du second, on se réfère constamment au premier. Si Thalberg est moins célèbre que Liszt, c'est parce que son œuvre de compositeur fut moins durable, mais pour ce qui est du talent de pianiste, il semblerait que la victoire ne se dessine pas aussi facilement.
Ainsi, lors de leur fameux duel de 1837, personne ne se risqua vraiment à designer un vainqueur. Ce dut être particulièrement spectaculaire. On doit à Marie d'Algout, maîtresse de Liszt, le mot de la fin "Thalberg est le premier pianiste du monde. Liszt est le seul."
Coleman Hawkins et les gars de Kansas City - années 30
Billie Hollyday et Coleman Hawkins
Coleman Hawkins, surnommé "Hawk" ou "Beans" régna en maître sur le saxo jazz pendant plusieurs années. Son interprétation de "Body and Soul" reste un des grands classiques du jazz. Il a également l'immense mérite d'avior découvert le jeune Thelonious Monk et de l'avoir fait enregistré pour la première fois.
Tous les jeunes musiciens espéraient donc se mesurer à lui dans les jam sessions d'après concert. Des jeunes aux dents longues, il y en avait justement à Kansas City, jouant dans l'orchestre de Count Basie. Aussi, quand Hawkins vint donner une gig dans cette ville, nos trublions se précipitèrent pour venir l'asticoter.
La légende dit ensuite que le vieux faucon succomba sous les coups audacieux de ses challengers, et surtout du premier d'entre eux, futur président du jazz: Lester Young.
Il semblerait que la réalité soit moins simple. Quand Coleman Hawkins vit que ces jeunes voulaient en découdre, il attaqua les morceaux dans des tonalités bizarres: Mi majeur par exemple, véritable chausse-trappe pour les saxo en Mi bémol ou Si bémol. Bien peu réussirent alors à le suivre et beaucoup retournèrent à leurs chères études. Si Coleman Hawkins ne fut nullement humilié cette nuit là, il n'en demeure pas moins vrai que Lester Young, résistant toute la nuit, ne se répétant jamais, jouant tout en douceur et en finesse, y gagna sa première gloire.
Rory Storm et les groupes de Liverpool - 1960
Au tout début des années soixante, quelques groupes de rock venus de Liverpool vinrent répandre leur poudre dans la ville de Hambourg, sous l'égide du manager Alan Williams. Au début, on considérait que Rory Storm and the Hurricanes était le meilleur de ces groupes. Il faut dire que Rory était une bête de scène, son groupe comportait en outre un excellent batteur au nom de scène prodigieux : Ringo Starr.
Nos jeunes liverpoldiens était fort indisciplinés. Ils organisèrent un jour un tournoi sur la scène du "Top Ten". Lequel ferait le plus de bruit, d'effet, etc… Rory gagna en réussissant à passer à travers la scène!
Il battit donc ce jour là un autre groupe de Liverpool, pourtant lui aussi extraordinaire scéniquement, les Beatles.
Évidemment, on connaît la suite. Ringo Starr rejoignit les Beatles en 1962. Il pouvait gagner 25 livres par semaine là où Rory ne le payait que 20 pour faire la tournée des camps de vacances. Les Beatles policèrent leur image, perdirent progressivement leur génie de la scène, à force de ne même plus s'entendre à cause des cris des fans. En revanche, ils enregistrèrent la plus extraordinaire musique qui soit.
Rory garda le sien, mais ne parvint jamais à imposer sa musique au disque. Il vendit donc quelques milliards de disques de moins que ses rivaux...
à voir Rory Storm el les Hurricanes qui interpètent "I Can Tell" de Bo Diddley