À l'envers et à l'endroit
Après dégustation d'un savoureux plat de lentilles aux lardons, me voilà reparti à l'aventure du bœuf du café de l'Orne. Tandis que je m'approche de l'arrêt du tram, une émotion m'étreint, vais-je revoir une scène du même genre que la semaine dernière? Mais j'aperçois deux voitures de police en train de contrôler un automobiliste. Je me figure donc que la proximité des braves pandores, comme les appelle Brassens, interdira tout drame dans un futur immédiat.
En effet, c'est calme.
Mais foin du langage ampoulé, me voici tramant avec mon casque sur les oreilles, écoutant aléatoirement (grâce à la fonction random) Glenn Gould, André Cluytens, le quatuor Juilliard, Sviatoslav Richter, Masaaki Suzuki et Thelonious Monk.
Je parviens au Café de l'Orne sans aventure notable. Je débouche dans le bar avec ma trompinette sur l'épaule et commande un verre de ce liquide ambré, agé de 334 ans (à en croire la marque).
Les membres de l'air éthique sont là, y compris l'ancien accordéoniste. La batterie est montée, les amplis sont branchés (est-ce une bonne chose?), je dégaine mon soufflant.
Un bœuf sympathique, bien qu'un peu désorganisé rythmiquement. Le monde fonctionne en deux temps. Le temps fort et le temps faible.
Le temps fort c'est boum, le temps faible c'est clac. Le monde, c'est donc Boum - Clac - Boum - Clac sans arrêt. Fastoche.
Le temps fort , c'est pied droit sur la pédale de grosse caisse, le temps faible, c'est pied gauche sur la pédale de charleston. Pas dur.
Le temps fort, c'est ding sur la basse, pile sur la tonique. Le temps faible, c'est gling sur les cordes aigues. Deuxième temps fort, dong sur la basse, pile sur la dominante cette fois, ensuite retemps faible, re-gling sur les cordes aigues. Ding - Gling - Dong - Re-Gling. Pas si facile.
Vous mettez tout ça ensemble et vous collez les solos par dessus. Les solos tendent à ne pas insister sur la faiblesse ou la force du temps. Ils s'appliquent au contraire à pénétrer à l'intérieur de chaque temps pour en faire ressortir la merveilleuse tension binaire-ternaire fantastiquement génératrice d'un swing qui navigue sur un océan de groove.
Bien.
Maintenant imaginez que vous mélangez les Boum Clac Boum Clac Ding Gling Dong re-Gling, mais à l'envers! C'est à dire que le Boum, au lieu d'arriver au même moment que le Ding ou le Dong, il arrive sur le Gling ou le re-Gling. Tandis que pour le Clac, c'est le contraire. Et bien dans ce cas-là, au lieu d'avoir une locomotive qui vous entraîne sur un océan de groove, avec un tatactatoum irrésistible, et bien vous vous sentez engoncés dans un truc qui bouge sans bouger.
C'est juste bon à vous donner mal au cœur. Comme deux ondes qui s'affrontent sur l'eau, en exacte opposition de phase, et qui s'annulent. C'est rigolo à étudier en physique, mais ça bouge pas! pas de groove! pas de monstre dans ce loch neness ! Alors les solos, forcément, ils ne peuvent pas surfer sur ces vagues pour aller creuser les merveilleuses contradictions binaires-ternaires. Ils ne peuvent pas, parce qu'il n'y en a pas, de vague! Les solos, ils consomment toute leur énergie à essayer de rester debout et à ne pas se casser la gueule. Essayez d'être créatif dans ces conditions!
Voilà, par moment, c'était un peu ça le bœuf du Café de l'Orne. Cela dit, il ne faut pas tout noircir, car quand tout à coup la machine se réenclenchait, quand la loco cessait de s'auto-contredire pour enfin prendre son élan vers les sommets des montagnes rocheuses, ben c'était d'autant meilleur! Comme un soulagement, un nouveau départ… jusqu'au prochain déraillement.