michel z, Chanteur de Blues > Aventures > Vol en V (Café de l'Orne - 10 septembre 2008)

Vol en V

Je suis parti de chez moi vers 19h35. Ou un peu après. L'heure que j'aime bien, celle d'aller au boeuf du Café de l'Orne. Cubain m'avait appelé dans l'après-midi "amène ton ampli, qu'il me dit, j'ai la batterie!".
Ça fait deux mois qu'on n'a pas vu Cubain, vu qu'il était en tournée. On sait qu'il revient et tout le monde l'attend. Cubain, c'est un boss.


Mais qu'il me dise d'amener l'ampli, ça me perturbe un tantinet. Normalement, le boeuf, c'est acoustique !. Comme ça, tout le monde peut s'exprimer. Sinon, ça peut très vite tourner au bruit incontrôlable. Il faut donc tendre son cœur, ménager ses doigts et ouvrir très grand ses oreilles.
Donc l'ampli, là dedans, il n'a pas trop sa place. Mais bon, si Cubain le dit, c'est qu'il doit avoir raison. Me voila donc qui me dirige vers l'arrêt du tram avec mon ampli d'une main et la guitare de l'autre. Un vrai mulet.

J'habite au terminus. Donc quand j'arrive à l'arrêt, le tram est là et il attend. Ça peut durer pas mal de minutes. J'ouvre la porte, j'enfourne mon fourbi, je bipbip ma carte, je m'assois et j'attends que ça passe.
J'aperçois alors, au travers de la fenêtre, une scène hallucinante qui se joue dans le quartier de la Grâce de Dieu.
Je vois un type tout maigre qui peine à marcher droit. Il est ivre, il titube. Deux jeunes desœuvrés le regardent, goguenards. Je vois le type qui lève les poings, se met en garde et se dirige vers les deux jeunes comme pour les corriger de leur impertinence. Il marche en zig-zag, il est pitoyable et il me fascine. Les deux jeunes l'attendent bien tranquillement, comme deux vieux.
Comme il s'est finalement approché, prêt à en découdre dans sa lenteur d'ivrogne, l'un des jeunes lui applique une belle et franche poussée sur la poitrine. Pas un coup! non. Une poussée. Claire et un peu longue, bien posée comme une évidence, même pas vraiment agressive. Juste pleine d'autorité et de jeunesse. Le type recule d'au moins quatre mètres et, incapable de tenir debout, s'affale sur le bitume. Sa tête part en arrière et sonne comme le glas de sa dignité sur l'asphalte qui n'en peut mais.
Le type reste couché sur le macadam pendant un bon moment. Je devine qu'il n'est pas assommé du tout. Il profite juste de cet instant béni pour prendre enfin un peu de repos. Enfin un prétexte pour rester couché et ne rien faire. Enfin une occase de ne pas rentrer chez lui. Rester couché, couché devant la vie, devant les autres et lui-même. Couché comme le type qu'il est, le type qui a perdu. Il reste comme ça un bon moment.
Mais c'est sans compter sur les jeunes qui n'ont pas l'intention de faire rimer leur soirée avec la pitié. L'un deux s'approche et vide le contenu de sa bouteille d'évian sur la tête du malheureux. Celui-ci se réveille et se défait lentement de sa veste et de son gilet trempés. Il se relève et, tel un vieux coq ridicule, se remet à défier les jeunes qui sont maintenant toute une bande hilare.

Comme trois ou quatre quidams, dans le tram ou ailleurs, je regarde la scène sans réagir. Je pourrais parfaitement appeler la police, ou pourquoi pas intervenir. Ces jeunes ne sont pas des bandits et il est certainement possible de les convaincre de ne pas s'acharner. Mais je n'en fais rien, tellement persuadé que ce type n'est pas fondamentalement en danger. Tout cela n'est qu'un jeu ou chacun joue son rôle.
Dans mon casque, comme un fait exprès, résonne le final de la troisième de Beethov. La symphonie héroïque, ma préférée. J'ai devant les yeux le dernier héros, Don Quichotte contre les moulins à vent et je me reconnais dans cet être absurde qui affronte ses vieux démons et ces jeunes qui s'ennuient.

Il repasse à l'attaque. Deuxième poussée identique à la première. Deuxième chute inexorable, calquée sur la précédente. De nouveau la tête sonne. Cette fois-ci je vois le sang sur le crâne malingre. Le type se relève et repart au combat. Le tram démarre...


J'arrive enfin au Café de l'Orne avec mon chargement. Devant la porte Cubain, beau comme un pirate nègre, m'attend et je le prends dans mes bras.
Il me soulage d'une partie de mon fardeau et nous entrons dans notre antre. Nous branchons le bousin et nous lançons le blues, le funk et la bossa. Le rock'n'roll et le reste.
Il y a là nos compères anciens et nouveaux. Un type faramineux à la flûte traversière, Julien, le chanteur de l'Air Éthique, Anna, Beubeu et son cajon et plein d'autres. Ça chante, ça danse, ça vit, ça gueule.

J'ai chaud, je transpire. Je joue en do pour que Loïc puisse donner de l'harmo. Christian pond des bons solos sur une guitare sortie tout droit des rêves d'un psychopathe sous acide. Janie chante Mellocoton et fait sonner ses maracas.

Soudain, je vois entrer Gé. Gé! Celle qui jouait dans la comédie musicale des fous de Bassan en l'an 2000. Gé!
Et elle aussi, elle s'empare du micro et se met à scater tel un chat de gouttière femelle.
Le frère de Sabine est toujours diablement efficace avec ses percus. Et l'autre aux congas, dont je ne connais pas le nom, et Anthony, et l'autre, et lui, et elle...

Je repars. Mon tram m'attend, le temps n'est pas tout.

Revenu à la Grâce de Dieu, je scrute le bitume pour voir s'il ne s'y trouve pas un type maigre et soûl qui finit d'agoniser. Mais il n'y a qu'un soir qui meurt et qu'une nuit qui naît. "Ne pars pas, ça commence à peine! m'avait dit Gé". Oui, ça commence à peine. Je me couche et m'endors plein de couleurs. Demain matin, je me transformerai en canard.